Militantes kurdes assassinées à Paris en 2013 : l’enquête escamotée

mardi 26 janvier 2016
par  Amitiés kurdes de Bretagne

La politique de confrontation anti-Kurdes menée aujourd’hui en Turquie par le président Recep Tayyip Erdogan fut, dès le 9 janvier 2013, à l’origine d’un triple assassinat à Paris. Le meurtrier présumé sera jugé dans quelques mois, mais les commanditaires n’ont pas été identifiés. Trois ans après ces crimes, la liste d’opposants à des régimes autoritaires liquidés en toute impunité en France s’est ainsi allongée de trois noms. Contre-enquête sur une affaire soumise à la raison d’Etat, comme 10 000 Kurdes l’ont dénoncé le 9 janvier dernier, place de la Bastille.

sur Médiapart le 24 janvier 2016, par Jacques Massey.

Jacques Massey nous livre sa vérité après une enquête approfondie sur ce qu’il faut bien appeler un crime d’Etat, fomenté sur notre sol par une puissance étrangère dont le nom est sur toutes les lèvres. Un crime pour lequel nous réclamons sans relâche depuis 3 ans« Vérité » et « Justice ». Aucune raison d’Etat ne peut apaiser notre chagrin et notre colère, même pas le procès de l’assassin, le "présumé coupable", qui se profile à l’horizon du 2° semestre 2016. Nous avons rencontré Jacques Massey à la veille du colloque "Les crimes politiques et la quête de justice, vus à travers les assassinats à Paris, le 9 janvier 2013, des militantes kurdes Sakine Cansiz, Fidan Dogan et Leyla Saylemez" organisé à l’Assemblée nationale.

Rencontre avec Jacques Massey, journaliste

André Métayer - Votre nom est associé à TTU ("Très Très Urgent"), lettre hebdomadaire d’informations stratégiques, où vous avez été durant 10 ans chef de rubriques. Ancien auditeur de l’Institut des hautes études de la sécurité intérieure (IHESI) et du Centre des hautes études de l’armement (CHEAR), vous êtes reconnu comme spécialiste des questions de sécurité. Vous êtes l’auteur de deux lettres d’information centrées sur les questions de sécurité et de défense et avez publié des livres parmi lesquels on peut citer "Bioterrorisme : l’état d’alerte" (2003), "Antiterrorisme : la méthode française" (2006), "ETA - Histoire secrète d’une guerre de cent ans" (2010). Vous vous êtes intéressé à ce crime du 9 janvier 2013 que d’aucun aurait voulu faire passer pour un fait divers, un crime passionnel ou un règlement de compte. Ce triple assassinat de ces trois militantes kurdes est-il de même nature que d’autres crimes politiques non élucidés comme Dulcie September, Medhi Ben Barka ou encore Henri Curiel ?

Jacques Massey - Bien sûr, ce triple assassinat allonge une liste tristement célèbre. Mais il faut nuancer. On est ici confronté à une affaire proche de celle qui a conduit à la mort de la militante de l’ANC Dulcie September. Les services secrets de l’Afrique du Sud, alors sous apartheid, sont aujourd’hui clairement tenus pour responsables. Dans les années 80, les services espagnols sont pareillement intervenus au Pays basque contre des Etarras, avec l’aide de truands ou de demi-soldes français sous le label des GAL. Là, les tueurs ont souvent été identifiés, arrêtés et jugés. Mais les commanditaires – des ministres et des hauts fonctionnaires de l’Etat espagnol – n’ont jamais été inquiétés en France. Pour cela, il a fallu attendre l’action de courageux juges espagnols. Rien de commun en tout cas avec le meurtre de Ben Barka, commis avec la complicité de fonctionnaires français agissant plus ou moins en marge de l’autorité gaulliste, à ce que l’on sait, ou encore avec l’assassinant de Curiel, perpétré sans doute par des fonctionnaires nationaux dévoyés liés à l’extrême droite.

André Métayer - Omer Güney "le présumé coupable" est renvoyé devant la Cour d’Assises spéciale de Paris pour "assassinats en relation avec une entreprise terroriste". Le procès permettra-t-il de désigner clairement "l’entreprise terroriste" ?

Jacques Massey - Au plan judiciaire, les magistrats instructeurs se sont contentés d’évoquer une "possible" implication du MIT? dans la manœuvre qui a consisté à utiliser Güney pour l’infiltrer dans la communauté kurde francilienne. Mais une question décisive reste sans réponse : l’opération a-t-elle été menée avec l’aval de la hiérarchie de ce service placé sous la tutelle du Premier ministre de Turquie ou à son insu ? Aucune recherche n’a, de toute façon, été entreprise dans cette direction par la justice. Au ce niveau, c’est même le néant. Tout va donc dépendre de la pugnacité et de l’habileté des avocats de la partie civile, des familles des trois victimes, pour porter les débats sur ce terrain. Ce sera même l’enjeu principal puisqu’en ce qui concerne celui qui est renvoyé aux assises, le doute sur sa culpabilité n’est guère permis, tout au moins au vu des charges qui pèsent sur lui.

André Métayer - Le motif d’inculpation désigne clairement la nature du crime : c’est un acte terroriste. Il interpelle les services français, la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure). Que peut-on en conclure ? Ont-ils été abusés, passifs ou complices ?

Jacques Massey - La DGSI a pris soin de rester à l’écart des débats judiciaires. Officiellement, son rôle se résume à la transmission de notes de surveillance – expurgées – aux juges et au parquet. En réalité, il faudrait savoir si l’assassin présumé des trois victimes était lui-même surveillé ou pas avant les faits. Là, mystère puisque les avocats n’ont rien obtenu à ce sujet. A noter que, dans les notes déclassifiées, l’hypothèse d’un règlement de comptes commandité par le PKK? était d’abord évoquée par la DGSI, après les meurtres. Ni plus ni moins que la version de l’ambassade de Turquie ! Puis ses "experts" ont changé d’avis. Au point d’opter, en août 2013, pour la thèse d’une opération téléguidée “car la France refusait l’extradition de Sakine Cansiz’’. Une note concomitante précisait que Güney avait été utilisé “pour déstabiliser le PKK en Europe’’. A la lecture de ces derniers documents, on comprend au moins que si ces renseignements avaient été recueillis six mois plus tôt, les dépouilles de Fidan Dogan et de ses deux camarades ne reposeraient peut-être pas dans un coin du cimetière de Diyarbakir…

André Métayer - La responsabilité de R.T. Erdogan en tant que Premier Ministre, chef des services secrets turcs (MIT) ...

Jacques Massey - Si les commanditaires semblent bel et bien être des responsables du MIT, comme le suggèrent les juges eux-mêmes, reste à savoir si ses dirigeants ont répondu ou pas à un ordre formel de l’échelon politique qui assure la tutelle du service. C’est-à-dire au niveau du chef du gouvernement turc. Il y a eu quelques fuites en 2014 en Turquie, mais avec la reprise en main de l’appareil d’Etat depuis deux ans, tout est verrouillé. En mettant en cause la confrérie musulmane du Hizmet et “ses réseaux infiltrés dans les services secrets", on sent que Recep Tayyip Erdogan a voulu se couvrir et qu’il a “botté en touche“.


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