Témoignage exceptionnel en direct de Diyarbakir : « c’est un véritable exode, un drame humain »

jeudi 4 février 2016
par  Amitiés kurdes de Bretagne

Gaël et François sont sur place pour finaliser une opération humanitaire sous la forme d’activités culturelles, prévue pour juillet prochain en direction des enfants du camp de réfugiés yézidis de Fidanlik qui est géré par la ville métropolitaine de Diyarbakir. Ils connaissent bien Diyarbakir pour s’être rendus sur place à maintes reprises et avoir fait un travail photographique sur trois ans avec la population du quartier de Ben û Sen, qui a donné lieu à une exposition photographique et un ouvrage. Ils connaissent aussi les autres régions du Kurdistan. Et néanmoins, après deux jours de présence aux abords du quartier historique de Sur, l’arrondissement centre de Diyarbakir, ils sont sous le choc. Témoignage exceptionnel.

André Métayer

Diyarbakir, mercredi 3 février. Gaël et Gaël arrivent de l’aéroport, sans leurs bagages, restés à Istanbul. Nous sortons respirer l’air du matin au pied des remparts. Sortir de Sur est plus simple qu’y entrer ; les soldats ne nous contrôlent même pas. Est-ce le soleil ? L’ambiance est très différente des jours précédents. Plus de monde dans les rues, plus d’activité, une certaine effervescence même. Dont nous ne tardons pas à découvrir l’origine : Urfa Kapi – la Porte d’Urfa, un des principaux accès à la vieille ville – est ouverte !

Un Gaël passe, l’autre non

Ce secteur fait partie du périmètre auquel l’armée avait étendu le couvre-feu la semaine dernière. Des gens se pressent par dizaines, par centaines, pour rentrer dans le quartier. Nous nous mêlons à la foule. Un Gaël passe, l’autre non, lui et moi-même sommes soumis à la fouille. Les soldats nous arrêtent, nous interrogent, ils semblent partagés sur l’attitude à adopter à notre égard. L’explication de notre mission culturelle auprès de la mairie paraît les rassurer : nous ne sommes pas vraiment des journalistes. C’est bon, allez-y. Vingt mètres plus loin, un policier raccompagne le premier Gaël, le ramenant au checkpoint en le tenant par le bras, comme un gamin désobéissant. Nouveau débat entre les hommes en armes. Nouveau feu vert. Bon, cette fois on est passé. Trente mètres encore et un nouveau soldat jaillit d’un blindé léger et nous interpelle. Gaël et Gaël en sont quittes pour effacer les photos qu’ils viennent de prendre de l’engin, mais à nouveau il nous laisse repartir.

Ce qui nous préoccupe au demeurant, ce ne sont pas les militaires – même pas ceux qui, cagoule sur le visage et fusil à la main, remontent l’avenue vers la porte d’Urfa – mais les habitants, les familles du quartier qui reviennent, trois, quatre jours après avoir quitté précipitamment leur maison. Déjà dans la rue principale, l’avenue Melik Ahmet, commencent à s’entasser cartons, télévisions, tapis roulés à la hâte, valises…

On avance

On avance. Quelques camions entrent, on charge les bennes. Sur les trottoirs s’entassent aussi des gravats. Des câbles électriques pendent de leurs poteaux tordus, arrachés parfois. Des vitres cassées. Des rideaux de fer défoncés. A un croisement un homme nous interpelle, venez voir, regardez, vous avez vu ! Un magasin éventré. Un autre. La ruelle comme labourée, un chaos de pavés, de verre, de gravats. Les propriétaires découvrent les dégâts, incrédules, choqués. Les riverains viennent voir, passent les réconforter. On retrouve ses voisins, on s’embrasse, on invoque Dieu. Tout ça en trois jours.

On avance. D’autres façades mitraillées, d’autres rues dépavées. Devant chaque maison s’entassent frigos, aspirateurs, ballots de couvertures. De chaque escalier sortent des hommes, des femmes et des enfants chargés de sacs, de matelas, de chaises. On parle peu. On se réconforte, on se donne un coup de main pour pousser la charrette à bras à travers les gravats. On se rassemble sur une placette ou on rejoint l’avenue. Les camions vont et viennent. Viennent vides et repartent pleins, de tonnes de bagages, d’années de vies, de générations déjà marquées par d’autres guerres, d’autres exils. On avance.

L’appareil photo ne nous protège plus de rien. On vise avec les yeux rouges

Faites des photos. Que fait l’Europe ? Ne faites pas de photos. Bienvenus. Allez-vous-en. Montrez ce qu’on nous fait. On fait au mieux. On nous parle en kurde. On ne comprend pas les mots, mais on comprend quand-même. Apo. Erdo. Selahattin. Un gamin fait un signe de victoire. Une vieille femme nous prend à témoin, ses mots de colère et de dépit s’étranglent en un sanglot. A ce stade l’appareil photo ne nous protège plus de rien. On vise avec les yeux rouges. Je regarde mes camarades, ils ont l’air aussi abasourdi que les gens autour de nous. On avance. Pas par là nous dit-on, police ! S’ils vous voient, ils vont vous arrêter. On avance.

La maison des Dengbej, temple de la culture kurde, a été vandalisée hier. Début d’incendie. Statues et instruments de musique défoncés. Mahmut a les yeux rouges lui aussi, et pourtant ses yeux en ont vu d’autres. Dans la ruelle on marche sur des douilles, des douilles d’armes automatiques, par dizaines, par centaines. Un gosse nous en montre un plein seau. Des chats affolés longent les murs, sprintent entres les bagages et les meubles en souffrance, ils s’enfuient eux aussi. On avance. On revient sur nos pas. Des gosses assis, prostrés, entre un tapis et un carton. Des vieux stoïques, résignés, ou pas. Des chaussures poussiéreuses, des chevilles tordues, des dos courbés sous la charge, des regards sombres mais résolus. Des coups de klaxon, des ridelles qui claquent, des moteurs qui grondent. Retour sur l’avenue, maintenant complètement occupée par des montagnes de colis et de meubles, des familles en partance par centaines.

La maire de Sur est sur le terrain, solidaire, avec ses administrés

Un attroupement autour d’une voiture de la « Zabita », la police municipale. Haut-parleur : c’est la maire de Sur, venue manifester sa solidarité avec ses administrés. Quelques applaudissements. Puis on se remet au travail. Il faut charger les bennes. Il faut partir.

C’est un exode massif auquel nous assistons. Des dizaines de milliers de déplacés rien qu’à Diyarbakir. Des centaines de milliers dans toute la région depuis quelques semaines. Un drame humain dont les échos ne parviennent jusqu’à nous qu’à travers le filtre de la « guerre en Syrie » et de ses dommages collatéraux, de la « crise des migrants ». Un drame à huis clos. Les gens s’en vont, la guerre s’installe, et pour rester semble-t-il.


Photos DR - reproduction interdite


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