La question des réfugiés revient à la une de l’actualité, à Fidanlik comme à Rio

dimanche 7 août 2016
par  Amitiés kurdes de Bretagne

La question des réfugiés revient à la une de l’actualité avec l’initiative du Comité international Olympique de présenter une équipe de réfugiés aux Jeux de Rio pour dire au monde que « les réfugiés sont des êtres humains comme les autres ». C’est une parole forte alors que la question, n’est souvent abordée que sous un angle déshumanisé de « flux migratoire » qu’il faut réguler, même au prix d’un compromis douteux avec un dictateur qui fait sans cesse monter les enchères. Le geste du CIO encourage les initiatives prises de par le monde pour considérer les réfugiés comme des êtres humains comme les autres. C’est dans cette optique que les Amitiés kurdes de Bretagne ont organisé des ateliers culturels et artistiques pour les enfants du camp de réfugiés yézidis de Fidanlik au mois de juin dernier : « ils ont été un moyen de porter ces voix au-delà des barbelés du camp, de mettre des noms, des caractères, des histoires derrière ces hommes, ces femmes et ces enfants que l’on rend anonyme à travers le vocable devenu banal de réfugié » comme l’écrit Tony, l’un des animateurs des ateliers qui relate l’histoire de plusieurs d’entre eux (« Récit d’exode : paroles de Yézidis »). L’action entreprise avec les ateliers n’est pas terminée. elle va se poursuivre à Diyarbakir et en France en diffusant les œuvres et les témoignages de Welha, Naci, Nishwan, Ferhan, Zeyna, Omer, Sabia, Xwededa, Kico, Amoud... ces Yézidis de tous âges, ces personnalités, ces individus que la vie a menée jusqu’au camp de Fidanlik, et à qui fut faite la promesse de ne pas les oublier, mais dont l’approche, même par le biais d’activités ludiques, n’alla pas de soi. Il a fallu gagner leur confiance et le témoignage d’Elie (« la confiance »), qui a animé un atelier de guitare le rappelle : « la musique, c’est un détour. Le voyage n’était pas de musique mais, me semble-t-il, de confiance ».

André Métayer

La confiance

Je n’ai rien vu du camp. Les après-midi se sont enchaînées, toutes semblables, sur une terrasse à l’ombre, au premier étage d’un chalet à l’abandon. C’était un voyage à huis-clos. Il y avait les élèves, la traductrice et moi. La porte était close, les arbres masquaient le paysage. C’était un voyage sans but. On n’apprend pas la guitare en deux semaines ; on peut juste allumer un désir de guitare. Pour y parvenir, il faut dépasser toute une suite de maux : les doigts souffrent, la pulpe vire au rouge, la peau se creuse, les paumes et les tendons s’étirent sans précautions. Il faut aussi dépasser les répétitions laborieuses, la déception d’une corde qui grince... Pourtant, c’est vrai, au delà de la main que l’on brusque, d’un muscle qui hésite, il arrive que l’on découvre un petit peu de musique. Là, l’enfant marque une pause ; un sourire risque sa blancheur.

C’est un détour. Le voyage n’était pas de musique mais, me semble-t-il, de confiance. Il fallait s’engager sur ce chemin d’oubli, car il faut oublier la première trahison pour pouvoir accepter un cadeau au présent. Les enfants devant moi - je les nomme tout de suite pour ne pas les trahir : Nishwan, Ferhan, Zeyna, Omer, Hînas, Nabil et Dilshad - ont des regards hantés. Ils ont vu ce qui ne se nomme pas - que je ne nommerai pas. Ils connaissent mieux que moi la menace de l’Homme : sa haine, son plaisir dans la haine et sa grande lâcheté. Il faudrait, après ça, faire confiance à nouveau ? Tout est à protéger, même la misère, puisqu’elle aussi attire les convoitises. Ils l’ont dit à François qui, au rez-de-chaussée, enseigne la photo : « Va-t-on vraiment faire une exposition ? La dernière fois, le professeur est rentré en Europe avec nos images, on ne l’a jamais revu. »

Les premiers jours, par prudence, ils offraient à la vue de jolies carcasses d’anges. Silhouettes immobiles sur leurs chaises en plastique et n’osant même pas demander un verre d’eau. Très polis, très absents.

Exilés

Il fallait s’affranchir du futur. D’habitude, j’emporte les enfants par le rêve : « Bientôt à l’Olympia ! », « Tu verras dans deux ans ! » Mais le rêve et le mensonge sont tangents. Une confiance en lambeau ne peut pas s’y risquer. J’ai donc fait de mon mieux pour ne rien leur promettre. Presque rien. Trois heures de présence chaque jour, trois guitares qui resteront chez eux quand je serai parti, un accordeur, trois jeux de cordes neuves et quelques conseils pour inventer sa propre chanson. Le strict factuel. C’est difficile, cruel, d’occulter l’avenir lorsqu’on enseigne à des enfants mais ça a été, je crois, le point de départ de notre entente.

Ensuite, il fallait dire : je ne suis pas venu piller ton drame. Plutôt le signifier, sans le dire. Il fallait s’affranchir du passé. Ils m’y ont bien aidé. Ils ne sont jamais plaints, ni de la chaleur, ni de l’urgence qui me poussait à tout dire, tout montrer en même temps. Souvent, ils me demandaient de chanter quelque chose. Ils écoutaient attentivement puis, dans une pudeur adulte, s’éloignaient pour pleurer. Je ne posais aucune question, ils revenaient sans s’expliquer.

Grâce à ce va-et-vient de confiance tremblée, ces minutes brisées cousues les unes aux autres, le contexte flouté a laissé place à un peu d’action – mi mineur, do, sol, ré. Et les trois derniers jours, pendant quelques secondes, nous avons effleuré ce qui ressemble à la paix : vivre le présent pour lui même.

Dans un coin de Turquie, au milieu de la plaine, sur une terrasse en bois, un homme partage ce qu’il sait avec d’autres - plus jeunes - qui veulent bien l’écouter.

Elie Guillou

Récit d’exode : paroles de Yézidis

La chaleur est étouffante en ce mois de juin à Amed (nom kurde de Diyarbakir). Le soleil nous assène de ses coups, frappant les corps, affaiblissant les esprits, rappelant que nous sommes tous à sa merci. Le camp de Fidanlik se trouve à vingt kilomètres du centre-ville. C’est une ancienne aire de pique-nique devenue une vaste étendue constellée de toiles blanches. Plus de 1500 âmes y vivent, 1 500 Yézidis qui prient chaque jour au lever et au coucher du soleil l’archange Tawûsî Melek (en kurde kurmanci, Taw signifie soleil et Melek, archange. Prenant la forme d’un paon, Tawûsî Melek est représenté avec des ailes sous forme d’un disque solaire). Les Yézidis n’ont pas le statut politique de réfugié en Turquie et sont toujours considérés par Ankara comme des « indésirables ». Le gouvernement turc ne verse aucune aide pour les camps de Yézidis et leurs voix ne sont que très peu relayées à travers les médias turcs.

Cette nuit d’horreur de juillet 2014...

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Welha Murad et son mari habitaient à Shingal. C’est sur son lieu de travail que cet homme, affaibli par une opération du foie, vit les hommes en noir, portant barbe et turban, faire irruption dans sa vie. Ce n’est pas la mort qui l’attendait mais l’horreur du rapt. Ce n’est pas son mari que Welha eut au téléphone ce soir-là mais les bourreaux de Daesh pour qui la valeur d’une vie se résume à des chiffres manuscrits : 500 $ ou son exécution. 50 autres hommes furent kidnappés cette nuit de juillet 2014, un mois avant l’ultime offensive marquant le début du 74° massacre des Yézidis. La rançon devait être versée, la rencontre fixée à un point dans le désert, un point sur une frontière non-linéaire, non inexistante, tout aussi absurde que l’échange qui n’eut pas lieu. Son mari traversa la plaine désertique, enchaîné, battu, des armes pointées dans le dos jusqu’au point final. Le point n’était en réalité qu’un départ, une fuite vers le Nord puisque quelques jours plus tard, ces mêmes hommes en noir investirent Shingal, pillant et exterminant hommes et enfants au nom d’un dieu en colère qui réclame vengeance et chair. L’être humain court, les Yézidis fuient, certains tombent ou succombent tandis que d’autres réussissent à s’enfuir. Welha Murad perdra son mari lors de cet exode, de cette ultime traversée du Nord de l’Irak qui l’amènera jusqu’au camp de Fidanlik.

2 aout 2014 : la fuite éperdue vers la montagne

Haci possédait un magasin à Shingal. Lui, sa femme, et ses 4 enfants entendent une rumeur dans la nuit du 2 aout 2014 : Daesh est aux portes de la ville. D’abord la peur et l’envie de fuir, de mettre ses proches à l’abri. Puis l’incompréhension et l’effroi : les peshmergas (forces armées du gouvernement régional du Kurdistan irakien) ont déserté la ville, plus personne ne les protège. Haci raconte que les rumeurs circulaient depuis plusieurs jours, allant de pair avec l’inquiétude :

nous avons demandé aux peshmergas s’il y avait un danger, nous savions que DAESH attaquait des villages à 20 kilomètres de chez nous. Ils nous ont dit : « rentrez chez vous, tout va bien, on vous protège ». Quand les forces de Daesh ont commencé l’offensive à 2 heures du matin, les peshmergas s’étaient enfuis avec les armes. Nous n’avions plus que nos vieilles kalachnikovs pour nous défendre. Ils disaient que Shingal était le cœur du Kurdistan et ils nous ont abandonnés.

Des milliers de Yézidis et de Turkmènes empruntèrent, cette nuit du 2 août 2014, la route sans retour de l’exode, trouvant refuge dans les montagnes de Shingal. Pendant plus d’une semaine, des familles entières se sont cachées dans ces montagnes, à l’abri des soldats de Daesh pour un certain temps, mais en proie à l’extrême chaleur, au manque de nourriture et à l’absence d’eau. Le groupe d’Haci eu la chance de rencontrer un berger :

nous avions une ou deux bouteille d’eau par famille. Les enfants et les femmes étaient épuisés après plusieurs jours de marche en plein désert sous un soleil de plomb. A cette période de l’année il fait plus de 40° dans les montagnes de Shingal, l’eau y est extrêmement rare. J’ai vu un enfant de deux ans mourir à mes pieds, déshydratés. Je n’avais qu’une hantise : voir mes enfants mourir. Nous avons par chance rencontré un berger et rejoint son village où nous avons trouvé de l’eau et de la nourriture.

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La route de l’exode se poursuit pour la majorité d’entre eux jusqu’en Syrie : plus de 600 civils seront alors massacrés et des centaines d’autres enlevés par les soldats de Daesh. Mardin Ali, qui est sans nouvelles de ses 4 fils et belles filles depuis deux ans, fait le même récit que les autres réfugiés du camp :

nous étions seuls, sans défense dans les montagnes, incapables de nous protéger face aux assauts de Daesh. Le PKK? et les YPG? ont été les seuls à nous aider lors de notre fuite : ils ont mis en place un cordon de protection militaire pour assurer notre sécurité lorsque nous traversions les montagnes. 10 d’entre eux sont morts à cause de nous. Ils nous ont apporté de la nourriture, transporté nos fils et nos filles à l’hôpital. Nous ne pourrons jamais assez les remercier : ils nous ont sauvé la vie.

Le présent est douloureux et l’avenir sombre et incertain

La majorité des familles encore présentes dans le camp sont à Fidanlik depuis plus de deux ans. Un certain nombre de jeunes ont pris la route de l’Europe avant d’arriver en Turquie et sont maintenant en Allemagne ou en Belgique, et des familles entières ont quitté le camp ces deux dernières années pour un nouvel exil vers l’Europe. Alors que l’on découvre des charniers par dizaine dans le Shingal et que l’ONU utilise le terme de génocide pour qualifier ce 74° massacre, la question de la survie de la culture yézidie devient centrale. Pour Amoud Khudeeda, âgé de 22 ans, le passé est trop présent, il faut l’oublier :

je veux penser au futur, et je ne le vois pas dans la culture de mon peuple. J’apprends l’anglais et je veux rejoindre mon père et mon frère aux Pays-Bas. C’est notre identité yézidie qui nous a fait traverser cet enfer, il n’y a plus rien pour nous à Shingal, ce n’est plus une zone sûre.

Le passé reste trop douloureux et le futur trop sombre pour ces jeunes générations qui réclament le droit de vivre en paix. Sans nécessairement renier leur identité yézidie, ils veulent avant tout autre chose vivre loin de l’horreur, loin des combats et de la guerre.

Pour Xwededa Qasim, officier retraité âgé de 57 ans, le sentiment est tout autre :

nous sommes sous le choc, c’est la pire des choses qui pouvaient nous arriver mais nous devons être forts, nous soutenir, maintenir et faire prospérer ce qui fait de nous ce que nous sommes : notre identité yézidie.

La force se lit dans ses yeux : ce n’est ni son premier ni son dernier combat et il n’abandonnera pas maintenant.

Tony Rublon


Photos : Tony Rublon


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