Erdoğan au Şehba : la guerre de trop ?

dimanche 25 septembre 2016
par  Amitiés kurdes de Bretagne

Le Şehba est la région du nord de la Syrie comprise entre l’Euphrate et le canton d’Efrîn, bordée au nord par la frontière turque et s’étendant au sud vers une ligne approximative Alep - al-Bab – Menbîc (Manbij) – Tishrin. Elle est peuplée de Kurdes, de Turkmènes, d’Arabes, d’Arméniens et est revendiquée par les Kurdes du Rojava?, qui veulent la libérer pour relier les cantons de Kobanê et d’Efrîn, coupant ainsi toute sortie extérieure au groupe Etat islamique (EI?).

Le 24 août 2016, une quarantaine de blindés turcs, appuyés par l’aviation et l’artillerie, sont entrés au Şehba par Carablus (Jarabulus), accompagnés de 1 500 supplétifs arabes et turkmènes officiellement rattachés à l’Armée libre syrienne (ASL), mais en réalité membres de groupes armés djihadistes pro-turcs comme la Brigade Sultan Murad (pan-turquiste turkmène), le Bataillon des Martyrs turkmènes, Faylak al Sham, Jabhat al Shamia, Jaish al-Tahrir et le sanguinaire groupe Nureddin Zengi. Présentée par Erdoğan comme une campagne de « libération » destinée à repousser l’EI afin de créer une « zone de sécurité » de 9 000 km² qui permettrait d’installer 1 million de réfugiés syriens arabes, l’opération « Bouclier de l’Euphrate » a rapidement montré son vrai visage et les intentions cachées du Sultan.

Dès les premiers jours de l’attaque, il est apparu que l’EI avait en effet abandonné Carablus et des dizaines de villages le long de la frontière, que l’armée turque et ses supplétifs ont occupés sans combats. La mise en scène filmée de la « libération » de Carablus vidée de ses habitants – plus de 3 000 d’entre eux ont rejoint Menbîc libérée par les Forces démocratiques syriennes (FDS?) - a rapidement tourné à la pantalonnade. Les forces d’invasion se sont ensuite tournées vers le territoire au nord de la rivière Sajur, précédemment libéré par les FDS et ont attaqué ces dernières avec des moyens disproportionnés, Erdoğan ne se cachant plus de vouloir en priorité éliminer les FDS et d’envahir Menbîc. Malgré la résistance héroïque des unités arabes et kurdes du Conseil militaire de Carablus, les FDS ont dû se replier au sud de la Sajur le 29 août, plusieurs dizaines de combattants et plus d’une centaine de civils ayant été tués.

Le même jour, le Secrétaire à la Défense des USA, Ashton Carter, a sèchement appelé la Turquie à cesser d’attaquer les FDS et à « se concentrer sur l’EI ». Penaud, Erdoğan a dû s’exécuter et redéployer l’offensive vers al-Rai, à l’ouest. Bombardements indiscriminés de villages abandonnés par l’EI, pillages et incendies des habitations kurdes ont continué jusqu’au 20 septembre. Depuis le 21, l’EI a repris l’offensive et a repoussé les forces turco-djihadistes de plusieurs villages entre Yani Yaban et Nabghah et, depuis le 22 septembre, le « ping-pong » (avancées suivies de retraites tout aussi rapides) continue. Les raisons de cette déroute ne sont pas claires. L’appui d’Erdoğan aux troupes d’invasion semble en effet s’être réduit. Certains estiment qu’il s’agit d’une manœuvre, une future défaite de l’ASL lui servant de prétexte pour une intervention beaucoup plus massive (41 000 soldats turcs seraient prêts à franchir la frontière).

Cette invasion décrédibilise un peu plus Erdoğan au plan international

Si elle complique les plans de libération du Şehba par les FDS qui se préparaient à attaquer al-Bab sur deux flancs, cette invasion a eu l’intérêt de décrédibiliser un peu plus Erdoğan au plan international. En préparation de cette opération, il avait en effet pris soin de discuter longuement avec les Américains – on se souvient de la visite humiliante de Joe Biden à Ankara le 24 août – mais également avec le russe Poutine et l’Iran, protecteurs de Bachar al-Assad. Comme toujours, Erdoğan a menti aux uns et s’est fait piéger par les autres… les Américains ont fini par comprendre que son obsession était la destruction de la fédération multiethnique du nord de la Syrie et non la défaite de l’EI, tandis que les Russes et Iraniens, ayant obtenu ce qu’ils voulaient – le transfert de milliers de combattants djihadistes d’Alep et Idlib vers le Şehba pour relâcher la pression contre Assad - l’ont rapidement averti de ne pas aller trop loin. La mise en place d’un conseil fantoche à Carablus, exclusivement turkmène et djihadiste, a fini de déciller les grandes puissances - tout comme le régime syrien qui y voit un mini-califat turc prévu pour durer comme à Chypre - tandis que les Américains devaient supporter une humiliation supplémentaire, un détachement de leurs forces spéciales à al-Rai ayant été forcé forcé d’évacuer le village le 16 septembre, sous la menace de prétendus « rebelles modérés » voulant les égorger.

Désormais sans alliés extérieurs dans cette aventure guerrière, Erdoğan doit de plus constater la défection de plusieurs unités arabes de l’ASL, ulcérées par la violence des jihadistes turkmènes, tandis que les Russes et le régime ont pu rétablir le siège des zones rebelles à Alep grâce au mouvement de troupes préalable à l’invasion.

Le 25 septembre, Erdoğan a proposé aux Américains d’attaquer Raqqa « à condition que les Kurdes soient exclus de l’opération ». Pathétique tentative d’enfumage ou de séduction, au moment même où la Maison Blanche se ralliait à la position de son Etat-major et d’Ashton Carter, en indiquant vouloir armer directement les FDS et sa principale composante, les YPG?/J kurdes, les « meilleurs alliés de la Coalition ». Certaines informations laissent de plus entendre que les USA auraient donné jusqu’au 30 septembre à Erdoğan pour atteindre al-Bab, faute de quoi les Kurdes auront feu vert et soutien pour une offensive.

Il ne reste plus à Erdoğan que deux alternatives : soit rentrer chez lui et trahir ses amis djihadistes en les laissant s’enliser au Şehba – ce ne serait pas sa première trahison – soit tenter le coup pour le coup en lançant une invasion turque massive qui, outre l’EI, aura pour opposants les FDS d’un côté, le régime et donc les Russes de l’autre. S’il ne faut pas exclure cette hypothèse, Erdoğan choisissant souvent le pire, il est de plus en plus seul dans ses aventures guerrières et ses manœuvres de déstabilisation du Moyen-Orient.


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