« Stop Erdoğan » : le cri de colère d’une enseignante

lundi 3 octobre 2016
par  Amitiés kurdes de Bretagne

Alors que la purge prend des allures d’élimination radicale de l’opposition politique et que le gouvernement d’Erdoğan s’est définitivement débarrassé de ses apparats démocratiques, des voix de l’intérieur de la Turquie se font entendre et appellent au soutien des populations et des gouvernements européens afin de lutter contre ce qui constitue un « Coup d’État permanent » en Turquie, au Bakûr (Kurdistan septentrional) et une réelle invasion extérieure au Rojava (Kurdistan occidental). Plus de 32 000 personnes ont été arrêtées, 70 000 enquêtes ouvertes, 28 maires révoqués et plus de 15 000 enseignants suspendus lors de la rentrée scolaire de septembre dernier.

Nous portons donc ici la voix d’une amie (dont nous tairons le nom pour des raisons évidentes de sécurité), l’appel à l’aide d’une camarade, le cri de colère d’une enseignante victime des dérives totalitaires d’un gouvernement qui utilise le système éducatif à des fins de propagande.

Tony Rublon

Chers amis, cher collègues, cher tous,

Je suis professeure d’anglais en lycée public depuis 5 ans. Je vais vous faire part de mes deux journées d’enseignement cette année dans un lycée public d’Istanbul.

Lorsque je suis rentrée dans la classe, cette matinée de rentrée scolaire, une douzaine de brochures, d’une grande qualité d’édition, étaient posées sur mon bureau d’enseignante. Intitulées « Coup d’État militaire : la réussite d’un gouvernement sacré, ses héros, ses ennemis de l’intérieur et de l’extérieur », ces livrets étaient destinés à être remis aux dizaines de milliers d’étudiants qui ce matin, à travers toute la Turquie, rejoignaient les bancs de l’école. Ce document est rempli de propagande pro-AKP, nationaliste, militariste, transformant le tyran Erdoğan en « un président garant d’une Turquie Démocratique ». Nous devions en plus organiser une cérémonie commémorative aux allures martiales, lors de laquelle les directeurs d’établissement ont dû lire un texte, envoyé et rédigé par le gouvernement. Ce texte nous rappelait ce qu’Erdoğan nous a d’ores-et-déjà signifié après le coup d’Etat : « Nous sommes une armée de 75 millions de soldats, nous sommes toutes et tous la Turquie ».

Le deuxième jour fut tout autre. Alors que j’étais sur le point de rentrer dans ma classe, le directeur m’interpella, me demandant de venir signer un papier dans son bureau. Sans autre explications, j’ai été contrainte d’apposer ma signature sur un document annonçant mon « licenciement pour des raisons de sécurité ». La vraie raison n’est évidemment pas celle annoncée dans la lettre mais plutôt celle qui a entrainé le licenciement de centaines de collègues démocrates, tous engagés comme moi dans des associations ou des organisations non gouvernementales. La raison réelle de notre éviction se trouve dans notre engagement et notre présence le 29 décembre dernier à Ankara où des milliers de personnes se sont réunies pour défendre la paix et la justice. Des milliers d’enseignants s’étaient rassemblés pour protester contre les actions du gouvernement dans les villes HDP? de l’est, des centaines furent blessés, dont certains très grièvement. Le gouvernement nous a donc éloignés des écoles car nous sommes trop humanistes et démocrates pour ce pays : quelque chose devait être fait pour se débarrasser de nous. Je suis donc rentrée chez moi après avoir signé ce papier, laissant une classe sans professeur. Depuis nous avons lancé une action en justice et nous attendons que le processus judiciaire s’enclenche.

Dans les écoles publiques en Turquie, vous ne devez pas critiquer la politique du gouvernement et vous ne pouvez pas parler de ce qu’est une vraie société démocratique et juste. SI vous le faites quand même et discutez la politique du gouvernement, vous devenez dès-lors un ennemi, un dangereux terroriste qui pourrait enseigner à ses élèves des connaissances pernicieuses et les faire adopter un comportement séditieux. Je suis diplômée d’une université publique : j’ai une licence d’anglais et un master en linguistique. Je joue de la musique, j’adore nager, je suis fondamentalement humaniste, pacifiste et je lutte pour l’égalité entre les hommes et les genres. J’apprends à mes élèves à s’exprimer en anglais et à respecter toutes les autres langues, les autres cultures et les autres peuples. Ces traits de caractère sont les raisons de mon licenciement, ces éléments de ma personnalité représentent un danger pour le gouvernement qui, au nom de la sécurité nationale et des étudiants, m’a « remerciée » de mes services par un simple bout de papier.

Je ne suis qu’un exemple parmi des centaines de collègues enseignants, humanistes, démocrates et socialistes. Qu’un exemple parmi des millions de personnes qui partagent les mêmes orientations idéologiques et les mêmes espoirs pour les peuples de Turquie. Entendez et voyez ce qui se passe en Turquie ! Je m’inquiète énormément pour les nouvelles générations, mes élèves qui sont endoctrinés chaque jour dans ces écoles où je n’ai plus le droit d’enseigner. Je m’inquiète énormément pour ces nouvelles générations que le gouvernement veut nationaliste, islamiste radical et sexiste. Je veux récupérer mon travail, renouer avec ma vocation et retrouver mes élèves. Ce gouvernement ne peut pas continuer à nous torturer mentalement et physiquement à cause d’un engagement associatif ou parce que nous avons manifesté contre ses politiques absurdes. Entendez ce cri silencieux, ma colère et mon ressentiment : STOP ERDOĞAN !

XXXX
Professeure d’anglais
Istanbul/ Turquie, 21/09/2016


Photo F. Legeait : Sur (Diyarbakir) après le couvre-feu


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