Quand Erdoğan réanime l’ennemi intérieur

samedi 26 novembre 2016
par  Amitiés kurdes de Bretagne

Ce qui a été fait n’a pas été suffisant. Dans toutes les institutions d’état nous allons continuer à éliminer ce virus qui s’est développé comme une métastase à travers le pays, comme un cancer.

Ces mots sont tenus par Recep Tayyip Erdoğan à Istanbul, le 17 juillet 2016, devant une foule de sympathisants AKP? brandissant fièrement les drapeaux rouges de l’Etat turc. Erdoğan affiche lui aussi la couleur : la Turquie est un pays rongé de l’intérieur, où la liberté d’expression, la liberté de penser, de manifester est un défi à son autorité et un risque pour la stabilité de Sa Turquie. Il lui faut donc imposer un traitement de force au corps social pour pouvoir contrôler les esprits et neutraliser les individus déviants : c’est la doctrine de la défense globale. Inspirée des doctrines de contre-subversion développées pendant la guerre d’Algérie, elle file la métaphore de la maladie, permettant de considérer la population comme un milieu vivant que l’ennemi intérieur ronge. La population (l’organe) est ainsi un milieu de prolifération de menaces où s’épanouit l’ennemi intérieur (le cancer).La mission de l’Etat et de l’armée (le chirurgien) est alors de purger le corps subversif. Le risque est d’autant plus important que les cellules malades risquent de contaminer les cellules saines.

La démocratie devient l’ennemi

Entouré d’une équipe médicale mortifère, Erdoğan a décidé que la Turquie est malade. Malade d’une confrérie politico-religieuse qui a investi le corps administratif et militaire ; malade de ses minorités ; malade de son opposition ; malade du peuple kurde. Cette dernière maladie est une pathologie obsessive des divers gouvernements turcs. Erdoğan, comme ses prédécesseurs, pour lutter contre le « virus kurde » qui se développe dans la partie Est de son territoire, fait usage d’un traitement brutal. Les opérations commencent dès février 2016 : l’armée et des unités spéciales sont envoyées dans diverses villes de l’est pour nettoyer et neutraliser les foyers d’insurrection. Les opérations sont suivies de destructions, comme le quartier historique de Sur à Diyarbakir en témoigne. Puis, de violentes occupations urbaines par l’armée : checkpoints, drapeaux turcs, contrôles d’identité inopinés et omniprésence des forces militaires… Il faut que le traitement imposé inspire la peur, instaure une atmosphère de tension et d’insécurité afin que les cellules cancérigènes cessent de s’exprimer.

Le HDP? pose donc un problème considérable au gouvernement AKP d’Erdoğan. Celui que l’on nomme trop rapidement « le parti pro-kurde », est un mouvement bien plus large et rassembleur, qui porte un réel projet de société, un projet politique de fond qui a commencé ces dernières années à s’épanouir dans des villes comme Diyarbakir ou Cizre, à l’Est de la Turquie. Problème de fond donc puisque l’opposition a obtenu une légitimité nationale et internationale en respectant le jeu démocratique si cher aux Etats européens. Le ver est dans le fruit, l’ennemi est à l’intérieur même de la structure démocratique. L’état d’urgence, promulgué le 20 juillet 2016, offre la possibilité de faire tomber les derniers remparts : il permet de faire fi de la démocratie et de justifier comme une nécessité le fait de ne plus distinguer le temps de la paix du temps de la guerre.

La purge

La tentative de coup d’Etat de juillet dernier aura servi à Erdoğan d’illustration par l’exemple : le danger provient de l’intérieur. L’ennemi n’est pas « Daesh » ou d’autres groupes islamistes radicaux et l’objectif n’est plus de guider la Turquie vers plus de démocratie, de respect des droits de l’homme, de liberté et d’égalité. Comme le dit le sociologue Emile Durkheim, à partir de ce moment, l’objectif de

l’homme d’Etat n’est plus de pousser violemment les sociétés vers un idéal qui lui parait séduisant mais son rôle est celui du médecin : il prévient l’éclosion des maladies par une bonne hygiène et quand elles sont déclarées, il cherche à les guérir. [1]

Ce faisant, il assied son pouvoir et devient « l’Homme d’Etat » : le seul à savoir quel chemin emprunte le pays et le seul à comprendre peut-être, le traitement utilisé.

Ce traitement porte le nom de purge, de « tasfiye » en turc, « une chimiothérapie » pour lutter contre le cancer qui ronge le pays. La purge est violente, les rayons marquent physiquement toute forme d’opposition. Les corps sont enfermés derrière des barreaux afin d’imposer un contrôle sur les esprits et ainsi faire de la Turquie un pays au corps social sain, nettoyé de ses cellules déviantes. Les enseignants sont arrêtés puisque susceptibles de transmettre « la maladie » aux nouvelles générations. Les universitaires sont poursuivis et menacés, ayant le choix entre l’exil ou l’emprisonnement... les idées s’arrêtent-elles aux frontières ? Les villes kurdes ou ayant élu démocratiquement un maire HDP, sont placées sous tutelle de l’AKP et les mairies sont transformées en véritable casernes militaires : les chirurgiens sont là et l’opération ne fait que commencer.

Pour que le corps social soit sécurisé, il faut qu’il soit uniformisé. Qu’il revendique et pratique la même religion fondatrice du nationalisme turc. Que chaque individu affirme fièrement cette identité nationale et qu’il soutienne le chef qui fait de cette société une entité saine et sécurisée. Halte donc aux « oppositions mensongères », halte aux évènements culturels qui mettraient en danger l’unité-uniformité social-culturel. Haro sur les théâtres, fermeture des centres culturels et des associations… Les lieux de sociabilité sont fermés et ne reste en place qu’une forme de solidarité : l’union nationale. Les rassemblements, les manifestations, les associations… tout ce qui ne soutient pas l’union nationale ou qui remet en cause l’autorité du nouveau Başbuğ [2] doit être neutralisé. La presse est muselée, les journalistes et académiciens sont enfermés afin de ne laisser place qu’à une seule vérité : celle du leader, du rassembleur, du nouveau dictateur.

Diyarbakir, « Amed la noire »

Ces dernières semaines ont vu l’accélération du processus de « décontamination de la vie politique et de la vie publique ». Les évènements récents ayant eu lieu à Diyarbakir, illustrent cette stratégie de neutralisation et de désinfection du corps politique et civil. Depuis longtemps sous la menace d’une mise sous tutelle, les co-maires de Diyarbakir, ont été arrêtés le 25 octobre dernier à leur retour d’Amérique du Sud. Dans cette ville à majorité kurde, capitale du Bakûr? surnommée « Kara Amid » (Amed la noire), on s’est toujours soulevé car il n’y avait pas d’autres choix pour rester debout. Après l’arrestation de Gültan Kışanak et Firat Anli, nul soulèvement à Amed. Quelques manifestations en face de la mairie mais la violence de la répression est telle ... le tir à balle réel abat bel et bien les corps. Le théâtre, niché derrière les bâtiments municipaux est maintenant fermé, son accès bloqué et l’usage de sa scène bien évidemment interdit : quoi de plus dangereux qu’une parole libérée…

Les élus HDP de la mairie de Sur reconnaissaient l’existence de quatre langues : le turc, l’arménien, le kurde et l’assyrien. Cette parole, qui s’était soulevée et qui avait obtenu la reconnaissance de ces diverses minorités, est maintenant prostrée dans un silence total, effrayée par la violence d’un appareil d’Etat qui a nappé la ville dans une atmosphère de peur et de résignation. La maison des Dengbêj, où la voix des bardes kurdes résonnait réveillant l’histoire kurde entre ses murs, est maintenant close, un mutisme imposé par la force. Une violence que beaucoup avait cru voir s’éloigner, le HDP étant porteur d’espoir : l’espoir d’une paix sociale acquise non par la violence et la guérilla mais par le vote et la démocratie. Triste désillusion au lendemain de l’arrestation de Demirtas le 4 novembre dernier… S’ensuit la fermeture de 370 associations, militants pour le respect des droits de l’homme, associations de juristes, association de femmes, centre culturels... L’association Rojava?, qui apportait une aide économique considérable au camp de Fidanlik avec qui nous avons travaillé, a vu ses bureaux placés sous scellés, soupçonnés d’être liées à des organisations terroristes… La ville de Diyarbakir s’est éteinte et la résistance ne s’est pas encore éveillée, l’Etat d’urgence plongeant la société civile dans une situation floue, où l’occupation militaire intervient avec pour objectif d’imposer l’ordre par le chaos. Le temps de la paix n’est plus distinct du temps de la guerre, mais se replonger dans l’un, réveille les douleurs d’un passé que l’autre a fait oublier.

Tony Rublon


[1DURKHEIM Emile, Les règles de la méthode sociologique, Champs Classique, p.93.

[2Surnom donné à Alparslan Turkes (fondateur du MHP - Parti d’action nationaliste - et chef des Loups Gris?) par les nationalistes turcs.


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