Zehra Doğan : « le journalisme est un combat »

Entretien avec Naz Öke (I)
mercredi 20 septembre 2017
par  Amitiés kurdes de Bretagne

De retour de Douarnenez, où s’est déroulé le 40e festival de cinéma avec pour thématique “les Frontières”, nous avons interviewé Naz Öke, l’une des journalistes de Kedistan, webmagazine d’information collaboratif sur la Turquie et le Moyen-Orient, au sujet de Zehra Doğan, invitée du festival l’an dernier qui n’avait pu s’y rendre, en raison d’une arrestation à Mardin dans le cadre d’une opération judiciaire qui l’a amenée en prison préventive pendant 141 jours.

Nous sommes heureux de pouvoir partager cet échange concernant Zehra Doğan, condamnée comme tous les otages politiques en Turquie pour porter la voix des opprimé(e)s et représenter les divers peuples et identités qui colorent le Moyen Orient.

Zehra, fille de Diyarbakir, est diplômée de l’université de Dicle et journaliste au sein de l’organe de presse Jinha, interdit par décret gouvernemental du 29 octobre 2016. Zehra et ses camarades ont, à travers leur journal, permis aux femmes de porter leurs voix sur la sphère publique, de décrire la vie lors des couvre-feux imposés par l’Etat turc dès 2015 à travers un regard féminin. Lors de l’attaque du mont Sinjar par le prétendu Etat islamique (EI?), le 3 août 2015, Zehra fut l’une des premières journalistes à rapporter l’horreur de la situation, dressant le portrait de femmes yézidies tombées aux mains de l’EI, montrant ainsi aux yeux de tous ce que l’Etat turc souhaitait passer sous silence. Après plusieurs semaines passées à Nusaybin, alors assiégée par l’armée turque, Zehra, également auteure de dessins et d’œuvres plastiques, est condamnée cyniquement à 2 ans 9 mois et 22 jours de prisons pour avoir partagé un dessin numérique reproduisant une photographie de Nusaybin détruite, photo prise par les forces militaires spéciales.

Par peur de ce que les yeux de ses personnages évoquent dans ses tableaux, l’administration pénitentiaire ne lui permet plus de dessiner : ses crayons sont considérés comme une arme de propagande. Comme cité dans le livre des éditions Fage qui lui est consacré (en vente sur le site Kedistan), “parce que les yeux sont témoins de tout. Nous sommes fatigués de dénoncer sans cesse le fait que sur ces terres des massacres soient commis. (...) Parfois, parler n’est pas suffisant pour décrire certaines choses, j’ai appris cela.” Les grands yeux ouverts que dessinent Zehra sont ceux de toutes les victimes qui partagent une histoire commune : celle de peuples à qui l’on a dénié le droit à la vie et à la liberté.

Laetitia Boursier - Nous avons rencontré en délégation des AKB les femmes de JINHA dans leur local de Diyarbakir en 2014. C’est à travers son travail de journaliste que nous avons d’abord fait connaissance avec l’œuvre de Zehra, bien avant de connaître ses oeuvres plastiques, exposées en août dernier à Douarnenez. Zehra a, dans sa pratique plastique, conservée le sentiment d’urgence : l’urgence d’informer, de dénoncer, de porter à travers ses reportages les revendications collectives de liberté et d’émancipations de la femme, des femmes kurdes, yézidies et des enfants. Peux-tu nous parler du combat journalistique de Zehra ?

Naz Öke : Tu as prononcé le mot "urgence", c’est en effet l’essence de tout ce qui anime Zehra, en tant que femme d’abord, et kurde. Son savoir-faire journalistique et son talent artistique puisent de cette énergie. Elle a très bien parlé de son rapport au journalisme lors la remise du prix Metin Göktepe en 2015. Là aussi, son sentiment d’urgence est présent face à ce qu’elle a considéré à l’époque comme une temporisation médiatique autour du problème yézidi, pour lequel elle a obtenu ce prix. C’est au-delà du devoir. C’est une nécessité. Elle l’exprime d’une façon très simple : "Parce que je dois le faire".

Zehra, comme beaucoup d’autres, fait ce qu’elle fait, avec urgence et nécessité. Elle est à mille lieux de réaliser quelle force peut avoir sa voix, ses paroles et son pinceau, non pas seulement pour émouvoir, mais ouvrir une fenêtre à un public très large. Car elle fait appel à l’humanité, éveille chez des personnes très différentes, qu’elles soient amateurs d’art ou militantes ou encore simples personnes en quête d’ouvrir les yeux, le besoin d’en savoir plus. Son travail, construit ainsi un pont qui va vers la sensibilisation de l’opinion publique internationale, sur ce qui se passe en Turquie et au Moyen-Orient, non seulement aujourd’hui mais depuis des siècles, et concernant les revendications collectives de liberté et d’émancipation des femmes. C’est en empruntant ce pont que celles et ceux qui rencontrent Zehra prennent conscience des réalités dont elle témoigne. Les personnes plus ou moins renseignées peuvent approfondir, s’informer davantage et réfléchir.

Nous avons fait d’innombrables fois l’expérience. Les échanges commencent toujours par "mais pourquoi est-elle en prison ?" et se terminent par des réflexions en recherche d’une solution, pour un vivre ensemble dans la paix, l’égalité et la dignité. C’est en ouvrant grand les yeux sur les témoignages de Zehra, en faisant le constat de la situation historique et présente, en traversant les sujets essentiels comme l’émancipation de la femme, la lutte du peuple kurde, une soif de démocratie digne de ce nom, qu’on fait tout un cheminement. En quelque sorte, on entre par un texte ou une œuvre de Zehra dans le vif du sujet, d’une façon très concrète. Le premier lien peut être affectif, artistique ou informatif, mais -pour faire court- tous les chemins mènent, vers le Rojava.

LB - Zehra est présente, à travers ses œuvres, parmi nous. A défaut de pouvoir en parler elle-même 2 années de suite, Zehra a-t-elle pu faire passer un message de sa prison depuis sa deuxième incarcération ?

 : Elle a récemment fait sortir un article de sa prison. Il s’agit d’une interview d’une compagne de cellule, et pas des moindres. Sara Aktaş, poétesse kurde, auteure de deux recueils, et membre du Congrès des Femmes Libres (KJA). Justement, on parlait de l’importance des luttes des femmes dans le mouvement kurde et le caractère collectif du mouvement des femmes kurdes, cet entretien fort, redessine encore une fois ces aspects. Une parole forte de femme, pour toutes les femmes du monde. Etant en lien avec Zehra, nous avons régulièrement de ses nouvelles et recevons les réponses à nos lettres dans lesquelles elle décrit le milieu carcéral, les difficultés, les histoires et les combats de ses codétenues...

"Chaque femme ici, a une histoire propre à elle et ses raisons pour lutter, pour résister". Quant à la prison, faute de pouvoir dessiner, elle dessine dans ses lettres avec les mots, "Le bâtiment carcéral semble être construit en tenant compte de la psychologie humaine. Il contient des couloirs étroits, avec des plafonds bas, comme s’il était conçu pour que l’être humain se sente mal."

Zehra, n’est pas du genre à se laisser abattre. Elle trouve, quelles que soient les conditions, le moyen pour, non pas SE faire entendre mais faire entendre la résistance. "Les prisons sont aussi des lieux d’apprentissage et de luttes" dit-elle. Je suis sûre qu’elle continuera à peindre et écrire tant qu’elle peut. La parution de "Özgür Gündem Geôle", deux numéros magnifiques manuscrits que Zehra et ses codétenues avaient réalisés dans la prison de Mardin, avec les moyens de bord, en septembre 2016, pour soutenir le journal quotidien fermé par décret, dont les journalistes ont été jetés en prison. Il s’agit là, non seulement d’un soutien, mais aussi d’un acte d’insoumission, un pied de nez à la persécution. Deux pièces de toute beauté, et réalisées avec tout le sérieux et les méthodes de travail d’un vrai journal, depuis la prison. Cette initiative qui s’inscrit dans l’histoire de la résistance en Turquie, en quelque sorte, est une leçon.

A suivre : "l’art est une arme".


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