« Je suis une journaliste et une fille kurde en exil à la poursuite d’un rêve d’enfant »

Interview de Gulbahar Koker
dimanche 21 janvier 2007
par  Amitiés kurdes de Bretagne

Gulbahar Koker est journaliste kurde, réfugiée en France après avoir été arrêtée, torturée et détenue durant près de trois ans à Istanbul à la prison de Bayrampasa tristement célèbre pour avoir été, en 1996, le théâtre d’évènements graves durant lesquels trois détenus ont tenté de s’immoler par le feu. Deux sont décédés, la troisième a survécu : c’est Gulbahar qui a accepté de répondre à nos questions.

Interview de Gulbahar Koker

Gulbahar Koker est journaliste kurde, réfugiée en France après avoir été arrêtée, torturée et détenue durant près de trois ans à Istanbul à la prison de Bayrampasa tristement célèbre pour avoir été, en 1996, le théâtre d’évènements graves durant lesquels trois détenus ont tenté de s’immoler par le feu. Deux sont décédés, la troisième a survécu : c’est Gulbahar qui a accepté de répondre à nos questions.

Bonjour, Gulbahar. Mon premier contact avec le Kurdistan date de mars 1994, à l’occasion du Newroz?, à Diyarbakir où j’ai rencontré, après moult précautions, le directeur de « Özgür Gündem », et je garde de cette rencontre un souvenir très précis au siège du journal transformé en bunker, tant les journalistes étaient, alors, des cibles privilégiées. Gulbahar, où étiez-vous en mars 1994 ?
En 1994, j’avais 17 ans, j’étais à Istanbul, je voulais devenir journaliste et je préparais l’examen d’entrée à la faculté d’édition et de presse

Vous êtes stambouliote ?
Non, je suis née à Elbistan, district de Maras, dans une famille riche de kurde alévi, en 1977, selon ma mère, en 1975 selon l’Etat civil, mais il faut dire que, dans mon pays, nous n’attachons que peu d’importance à la date de naissance : au Kurdistan, le temps n’arrive pas à trouver sa place. Par contre je peux dire que la situation d’émigrée me « colle à la peau » depuis ma naissance et a commencé par un exil de toute la famille qui migra de Maras à Istanbul. Mes parents divorcèrent peu après et mon père se remaria. C’est ma mère, une femme totalement dévouée à ses enfants, qui nous éleva.

Et vous êtes entrée à la faculté de la presse…
Non, l’entrée m’en fut interdite car j’avais déjà été arrêtée au cours de mes années de lycée. Puis je fus détenue durant trois ans... Mais, même privée d’une formation supérieure, j’ai pu, néanmoins, réaliser mon rêve et exercer le métier de journaliste.

On a voulu vous « casser » ?
Oui, dès 1995, à 18 ans, à l’occasion de la fête du 1° mai, j’avais déjà été repérée et placée en garde à vue, au motif que j’avais commis, en célébrant la fête des travailleurs, un acte terroriste. Des milliers de personnes avaient participé à cette manifestation mais Il fallait réduire au silence cette jeune Kurde alévie que j’étais, passionnée, par ailleurs, par le journalisme et l’écriture.

Vous étiez militante ?
Je militais au sein du Parti Démocratique du Peuple (HADEP).

Un parti politique légal pro kurde…
...qui s’efforçait d’être une réponse aux besoins du peuple kurde. Mes activités étaient destinées à réveiller les jeunes esprits que le coup d’Etat militaire de 1980 avait privés de personnalité et d’identité. Ces jeunes, sans passé ni avenir, il fallait qu’ils sachent d’où ils venaient pour qu’ils puissent se projeter dans l’avenir.

Alors ? Militante ou journaliste ?
Née kurde et alévie, j’avais déjà un passé politique et on pourrait considérer qu’il y avait un lien entre mon passé politique et mon métier, mes opinions politiques me poussant vers le journalisme et le journalisme jouant un grand rôle dans l’affirmation de mon identité, mais je ne peux dire de quelle nature est ce lien. Ecrire et faire des recherches sont pour moi un rêve d’enfant. et dans mes écrits et mes recherches, je m’évertue à suivre les règles et principes du journalisme. Mes opinions et mes écrits reflètent, certes, ma vision de la vie mais, malgré ce que j’ai vécu, je pense être restée fidèle au principe de l’objectivité. Il m’est arrivé de faire des reportages sur les militants et de partager avec eux de très bons moments, et je peux même ajouter qu’ils ont contribué à ma progression dans la profession de journaliste… mais…je ne me considère pas comme une militante, d’autant plus que je n’ai pas choisi ce que j’ai vécu. Je suis une journaliste et une fille kurde en exil à la poursuite d’un rêve d’enfant…

1995, c’est pour vous, le début d’années douloureuses…
J’ai été arrêtée par la police et placée en garde à vue durant 14 jours selon le procès-verbal, mais durant 20 jours en réalité. Tout au long de cette garde à vue, j’ai été sévèrement torturée. j’en garde des séquelles neurologiques qui me réveillent la nuit et pour lesquelles je suis toujours en traitement.

Quelles étaient les accusations portées contre vous ?
Le crime dont on m’accusait, c’était d’être membre du PKK?. J’ai été détenue pendant trois ans à la maison d’arrêt de Bayrampasa sur le fondement d’une dénonciation sans preuve d’une personne dont je ne connais même pas l’identité, et finalement libérée pour insuffisance de preuves. Mais la procédure n’est pas close… car si le tribunal m’acquittait, j’aurais le droit d’engager une action en justice contre l’Etat turc pour le préjudice subi.

Et puis il s’est passé quelque chose de très grave le 27 septembre 1996 à la prison d’Istanbul Bayrampasa : trois détenus se sont immolés par le feu. Deux sont décédés et l’une a survécu, et c’est vous.
Le suicide par le feu, c’est difficile à expliquer… mais auparavant il est très important de rappeler qu’à la prison Bayrampasa les détenus, en grand nombre, étaient membres du PKK , c’est à dire des militants qui s’étaient battus pour libérer le peuple kurde… la liberté pour le peuple kurde c’est quelque chose de profondément ancré au fond de mon cœur, même si je sais par ailleurs qu’il y a des Kurdes qui n’y croient pas ou même qui cherchent à tirer profit de la situation… A la prison Bayrampasa, les détenus étaient représentés auprès de la direction de la prison par des infiltrés, télécommandés par l’Etat turc, au grand dam des autres détenus du PKK, alors que dans toutes les autres prisons, les détenus menaient la résistance conte la torture, comme à la prison de Diyarbakir, par exemple, où la répression fut terrible. Face à cet éternel recommencement de l’histoire du peuple kurde, entre patriotisme et trahison, je me sentais impuissante et démunie, et même le fait d’écrire pour dénoncer les collaborateurs me paraissait dérisoire : je me sentais déshonorée de vivre dans ces conditions. C’est alors que, le 27 septembre 1996, avons décidé, deux de mes amis et moi, de nous immoler par le feu pour dire « non » aux traîtres, et « halte » aux actes de barbarie de l’Etat turc. Plutôt mourir que vivre dans le déshonneur ! Mes deux amis n’ont pas survécu et moi, je suis restée dans une situation insupportable, entre la vie et la mort. Comment exprimer ce qu’on peut ressentir quand on décide de mettre fin à sa vie ? survivre fut plus dur que mourir et j’ai désormais en moi des blessures qui ne guériront jamais.

Pouvons-nous parler d’avenir ? quelle évolution politique de la Turquie est possible aujourd’hui ?
Il n’est pas aisé de réformer un Etat comme la Turquie où la structure militariste est très forte, et. c’est pourquoi je pense qu’un changement politique en Turquie ne me paraît pas possible à court terme, bien que le processus d’adhésion à l’Union européenne ait ouvert la voie à certains développements, mais le blocage politique est tel que la Turquie ne respecte ses engagements. Aucune évolution ne semble possible tant que la Turquie n’aura pas réglé les comptes avec son passé et tant qu’elle refusera de regarder en face les problèmes : on se ment à soi-même, on se créé des ennemis, on assure des rentes de situations à ceux qui profitent des conflits, au lieu de favoriser les développements sociaux, politiques, culturels et économiques dont le pays a besoin. De plus, je doute que la Turquie puisse être aidée dans ces domaines par les Etats européens qui, dans les négociations en vue de l’adhésion, ne prennent pas en compte la question kurde. Les avancées que l’Union européenne attend de la Turquie concernent surtout l’union douanière, Chypre, les ports et les questions économiques.

Et l’union des Kurdes de Turquie, d’Iran et d’Irak ? Est-elle souhaitable ? possible ? déjà réelle ?
L’union des Kurdes de Turquie, d’Irak et d’Iran ? c’est un concept, à dire vrai, séduisant qui marquerait un progrès considérable pour le développement du Moyen Orient, mais utopique si nous considérons l’ensemble des équilibres politiques qui ont obligé cette région moyen-orientale, complexe et mystérieuse, riche en ressources naturelles, et placée au carrefour de deux vieux continents, à courber la tête. nuls signes de progrès ne sont perceptibles aujourd’hui, ou alors, il y a quelque part une volonté de les cacher. Mais j’ai la conviction qu’au cours des prochaines décennies le Moyen Orient se délivrera des guerres qui l’écrasent, fera taire ceux qui le méprisent et vaincra un sous-développement qui est aussi politique et culturel. Je pense que les peuples du Moyen-Orient sauront relever, avec honneur, le défi de l’avenir.

Comment voyez-vous votre propre avenir ?
La situation actuelle n’est pas très positive et je suis profondément affectée par les difficultés liées à l’exil. Aux graves ennuis de santé résultant des tortures dont j’ai été victime s’ajoute un désarroi moral propre à l’exilé. j’ai, pour l’instant arrêté d’écrire… ne pas connaître le français est, pour moi, très handicapant mais la vie continue : je me fais soigner, d’une part, et je suis, par ailleurs, inscrite à des cours de français à la Sorbonne. Quel est mon avenir ? Je suis issue d’un peuple du Moyen Orient et je ne peux envisager mon avenir détachée de lui. Combien de temps mon exil durera-t-il ? Je sais aussi que je suis apatride et que je ne peux pas retourner en Turquie. je pense que je serai une journaliste qui, de Paris, essayera d’écrire… J’ai hâte de bien connaître cette langue (le français, ndlr) et d’exercer mon métier.

André Métayer


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