Terrorisme, le mot qui tue

samedi 13 novembre 2010
par  Amitiés kurdes de Bretagne

Le mot "terrorisme" est tellement dévoyé en Turquie qu’il est difficile de l’employer à bon escient : mot de propagande par excellence pour diaboliser l’opposant, il est abondamment utilisé par le Pouvoir et complaisamment repris en boucle par les medias turcs et les agences de presse ; la confusion savamment entretenue entre "lutte armée" et "terrorisme" rend tout débat particulièrement délicat. Si le carnage à l’intérieur de l’église Notre-Dame du Salut à Bagdad (plus de 100 morts) ou l’explosion à Istanbul place Taksim (37 blessés) provoquée par un kamikaze et revendiquée par un groupe radical kurde, les Faucons de la Liberté du Kurdistan (TAK), ne peuvent être considérés comme des actes de guerre, il en est de même pour l’attentat de Geçitli (région d’Hakkari) contre un bus civil le 16 septembre dernier (9 morts), "attribué à un groupe proche de la contre-guérilla", comme le rapporte Laure Marchand dans Le Figaro du 13/10/2010. Mais qu’en est-il des attaques menées par des combattants kurdes contre des positions de l’armée turque et contre des convois militaires ? Qu’en est-il des raids de l’aviation turque bombardant les positions rebelles dans les monts Qandil, guidée par les drones "Heron" israéliens et les satellites américains ?

Si revendiquer mes droits est un crime...

Osman Baydemir, maire de Diyarbakir, n’utilise pas la langue de bois pour répondre à Pierre Barbancey, journaliste à L’Humanité, lors de l’interview qu’il lui a accordé le 25 octobre dernier :

Que répondez-vous aux accusations de terrorisme ?

Si défendre les Droits de l’Homme et la démocratie est un crime, alors, oui, je commets un crime. Si revendiquer le droit à ma culture, à mon identité, à ma langue, est un crime, alors, oui, je suis un criminel.

La seule argumentation développée à l’encontre du maire de la métropole kurde de Turquie et des milliers de responsables kurdes, élus politiques, syndicaux et associatifs, est en effet celle d’une collusion avec un mouvement "terroriste". Ils sont accusé les uns et les autres de "séparatisme" au motif qu’ils réclament le droit à la différence ; les partis pro kurdes DTP et BDP furent successivement sommés de dénoncer le PKK comme une organisation terroriste ; leur refus donne lieu à inculpation pour soutien, voir participation, à "l’organisation illégale, séparatiste et terroriste", appellation patentée pour désigner le PKK. Le maintien sans base juridique du PKK sur la liste des organisations terroristes montre que la Turquie peut compter sur l’appui américano-européen au nom de la "realpolitik".

La confusion entretenue entre "lutte armée" et "terrorisme" rend difficile tout débat tant pour ceux qui estiment que la résistance armée est légitime que pour ceux qui pensent le contraire, pour des raisons d’éthique personnelle, de convictions religieuses, de considérations politiques ou tactiques. La lutte armée, même légitime, n’est pas en effet exempte de tout reproche : erreurs de jugement, conflits d’intérêts, représailles inutiles, règlements de compte ont parasité nombre d’actions de légitime défense et de guerres révolutionnaires. Le PKK n’a pas échappé à la règle : Öcalan lui-même en convient dès 1999 et récemment Murat Karayilan, le chef militaire du PKK, admet, tout en faisant des offres de paix, des erreurs passées au sujet desquelles il exprime des regrets.

Le PKK ne se résume pas à 5 000 combattants retranchés dans la montagne

Pour les plumes autorisées de la realpolitik, la situation est vue comme un western de série B, avec d’un côté les "bons" et de l’autre les "méchants" ; elles parlent de "la question kurde" comme les plumes autorisées de naguère parlaient des "opérations de maintien de l’ordre pour mater la rébellion" dans ce qu’il a bien fallu, quelques années plus tard, appeler la guerre d’Algérie, y mettre un terme et reconnaître, après huit années de luttes armées et d’actes de terrorisme, l’impensable d’hier : l’indépendance du pays.

Les révoltes kurdes d’antan, marquées par le féodalisme, se sont muées aujourd’hui en un vaste mouvement de résistance qui a mûri et grandi après plusieurs décennies de lutte armée, certes, mais pas seulement : le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) est un vrai parti politique créé dans la clandestinité en 1977, qui tient régulièrement congrès ; la nouvelle appellation de sa branche armée, depuis le 7e congrès en 2000, est significative de son changement de stratégie : les HPG? (Forces de Défense du Peuple) remplacent l’ARGK (Armée populaire de Libération du Kurdistan) ; ses nombreuses branches politiques qui étaient réunies dans l’ERNK (Front national de Libération du Kurdistan) forment aujourd’hui le CDK (Les Communautés démocratiques du Kurdistan) dont les membres militent dans les collectivités locales, au sein d’organisations politiques et dans nombre d’associations diverses.

Nul ne doit donc s’étonner de ne voir aucun rassemblement, aucune fête, aucune manifestation sans les portraits d’Abdullah Öcalan, sans les banderoles "vive Apo", "Liberté pour Öcalan", sans les slogans "Nous sommes tous PKK", "libérez nos prisonniers", "Paix au Kurdistan".

La paix n’est pas pour demain mais...

Ceux qui raffolent des westerns vont être déçus et le positionnement convenu des pays européens et de l’union européenne risque même d’être pris à contrepied par les propres forces politiques et économiques de la Turquie : nul ne fait mystère aujourd’hui de contacts entre le PKK et le gouvernement turc qui envoie aussi ses émissaires sur l’île Imrali rencontrer l’incontournable Abdullah Öcalan ; ces "négociations" n’empêchent pas la justice (aux ordres de qui ?) de condamner à de lourdes peines de prison des élus politiques accusés de complicité avec "l’organisation" ; « on ne négocie pas avec les terroristes » tonne Recep Tayyip Erdoğan, mais pour autant il sait aussi que le statut de terroriste n’est figé ni dans le temps, ni dans l’espace : l’histoire contemporaine ne regorge-t-elle pas de "terroristes" devenus chefs d’État ?

La puissante TUSIAD [1] presse les autorités du pays à procéder rapidement et en profondeur aux modifications qui s’imposent sur le plan constitutionnel pour répondre aux demandes identitaires et résoudre les problèmes relatifs aux libertés individuelles et collectives ; les milieux d’affaires ne veulent plus d’une constitution liberticide qui soit une entrave au développement économique et un frein à l’économie de marché.

L’opposition n’est pas en reste et tente de se rapprocher des représentants des forces politiques kurdes légales en vue des prochaines échéances électorales ; le CHP [2] semble vouloir s’écarter de la voie d’un nationalisme extrême et une laïcité rigide pour renouer avec les valeurs d’un parti social-démocrate, historiquement membre, comme le parti pro kurde, de l’Internationale socialiste et membre associé du Parti socialiste européen ; il ne serait plus hostile à une révision institutionnelle.

La paix n’est peut-être pas pour demain mais ces mouvements divers peuvent faire bouger les lignes. La pression internationale pourrait être déterminante dans le moment présent.

La paix des armes est négociable : elle passe par la reconnaissance de l’autre pour ce qu’il est, c’est-à-dire un militant, un combattant, non un terroriste.

André Métayer


[1Association des industries et des entreprises de Turquie, membre de Business Europe, « voix des entreprises en Europe », la TUSIAD regroupe des entreprises, issues des secteurs de l’industrie et des services, employant 450 000 personnes et réalisant 44 % de la valeur ajoutée produite dans le pays et 39 % des exportations.

[2Parti républicain du peuple, fondé par Mustafa Kemal Atatürk en 1923.


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