Turquie : retour aux années noires

Les Kurdes savent qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes
dimanche 21 août 2011
par  Amitiés kurdes de Bretagne

Nous avons publié le 3 juillet dernier l’interview d’un député kurde parue en mai 1994 dans les colonnes d’Ouest-France : « depuis l’arrivée au pouvoir du Premier ministre Tansu Ciller, depuis ces deniers mois surtout, écrivait le journaliste Michel de Carné, la guerre a pris un tour implacable... La Turquie, cette éternelle candidate à l’Union européenne, viole allégrement les droits de l’homme, ne reculant devant rien pour mener à bien ce véritable nettoyage ethnique ». 17 ans plus tard, la Turquie se dirige à nouveau vers la guerre totale.

La montée de l’escalade date d’avril 2009 avec le début des arrestations massives de militants politiques et associatifs dans le but d’éradiquer toute expression démocratique kurde : ce fut la façon très particulière d’un dirigeant turc, le premier ministre Recep Tayyip Erdogan, de tirer les enseignements d’élections locales et régionales du 29 mars qui ont mis en place, dans les régions kurdes, un véritable maillage d’élus souhaitant poser la question de l’identité kurde et la résoudre dans le cadre d’une négociation politique. Le parti kurde DTP (Parti pour une Société Démocratique) a été dissout le 11 décembre mais le BDP (Parti pour la Paix et la Démocratie) était déjà prêt pour continuer le combat politique. Aujourd’hui plus de 4 000 membres actifs de ce parti, dont six maires et des élus locaux et régionaux, sont toujours incarcérés dans les prisons turques surpeuplées (le nombre de détenus est passé de 60 000 en 2002 à 120 000 en 2010).

Le résultat des élections législatives de juin 2011 n’a pas dénoué la crise. RT Erdogan, refusant, une fois de plus, le verdict des urnes qui a fait passer de 20 à 36 le nombre de députés BDP, a fait invalider l’élection de Hatip Dicle [1]. Cinq autres élus députés sont également maintenus en détention malgré l’immunité parlementaire à laquelle ils peuvent prétendre. En réponse, les députés BDP, entamant un bras de fer avec le pouvoir, refusent de se rendre à Ankara pour prêter serment. Ils siègent es qualité au Congrès pour une Société démocratique (DTK), considéré aujourd’hui par les Kurdes comme « leur » Parlement. Le DTK s’est prononcé le 14 juillet 2011, lors de son 2° congrès à Diyarbakir, pour une « autonomie démocratique » dont le but est d’organiser la société kurde dans le cadre d’une organisation confédérale, à travers 8 dimensions fondamentales : politique, juridique, auto-défense, sociale, économique, culturelle, écologique et diplomatique.

RT Erdogan s’en est pris également à Abdullah Öcalan qui, du fond de sa prison, s’est dit lassé des discussions stériles avec les émissaires du gouvernement, en faisant suspendre les visites des avocats. La tension est encore montée d’un cran quand, le PKK ayant mis fin au 8e cessez-le-feu qu’il avait décrété unilatéralement, les accrochages et les attaques de convois se sont multipliés et ont provoqué de sérieuses pertes humaines dans les rangs de l’armée turque. La Turquie et l’Iran s’unissent pour combattre la résistance armée kurde basée dans la région autonome du Kurdistan irakien : l’aviation turque pilonne les positions du PKK tandis que les troupes iraniennes au sol violent la zone frontalière.

Le 17 août, RT Erdogan a sommé le BDP et le DTK de prendre leurs distances avec les « terroristes », prélude, selon la presse turque, à la mise en application d’un plan prévoyant l’arrestation de plusieurs centaines de personnes dont certains députés kurdes nouvellement élus.

La guerre est également déclarée aux medias kurdes : 70 journalistes, la plupart kurdes, sont embastillés dans les geôles turques, de nombreuses publications sont interdites, les réseaux sociaux s’en mêlent et la Turquie, avec l’aide active des Etats-Unis, a réussi à mettre la pression sur le Danemark pour faire ouvrir un procès visant à interdire ROJ TV, la télévision kurde en exil émettant depuis ce pays.

Et tout ceci dans l’indifférence générale : les Kurdes savent depuis longtemps qu’ils ne peuvent compter que sur leurs propres forces, politiques et combattantes.

André Métayer


[1Hatip Dicle, co-président du DTK, est une « figure » en Turquie : son aura est égale à celle de Leyla Zana, tous deux ex députés DEP condamnés à 15 ans de prison en 1994, en compagnie de leurs collègues Orhan Dogan et Selim Sadak.


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