Au 50e jour de grève de la faim, X, presque aveugle, est à bout de force

Diyarbakir, 31 octobre 2012, au siège du journal Azadiya Welat
samedi 3 novembre 2012
par  Amitiés kurdes de Bretagne

« J’allais oublier le thé », s’excuse Y. « Le quotidien, c’est épuisant ». Les cernes sous les yeux le confirment. Il nous laisse seuls un moment - seuls ou presque : au mur, dans des cadres tous identiques, les photos de vingt journalistes kurdes assassinés depuis le début du conflit. Vingt sur plus d’une centaine. Musa Anter (20.09.1992), le poète ; Nesrîn Teke (09.07.2000), qui semble âgée d’à peine vingt ans ; Metin Alatas (03.04.2010), le dernier en date...

Y est journaliste au quotidien kurde Azadiya Welat. Nous étions venus chercher des informations sur la grève de la faim. Aujourd’hui, au 50e jour, plus de 700 prisonniers politiques kurdes jeûnent toujours dans les geôles turques, pour obtenir, entre autres choses, le droit de s’exprimer dans leur langue maternelle. Parmi eux de nombreux journalistes.

Plusieurs collaborateurs du journal sont actuellement derrière les barreaux. Deux d’entre eux, X et Z, se sont joints au mouvement ; X depuis le premier jour. Nous avons reçu une lettre de lui hier. La dernière, annonce- t-il, car il n’a plus la force d’écrire, et, de toutes façons, il ne voit presque plus.

Le gouvernement ne nous tolère que pour faire croire à ses partenaires occidentaux à l’existence d’une presse libre en Turquie. Mais il nous intente procès sur procès, et le journal doit changer de direction tous les deux ou trois mois : c’est le plus long temps que l’on puisse tenir sans se retrouver en prison.

Azadiya Welat est rédigé en kurmanji, la principale langue kurde, interdite dans la sphère publique. Ici, dans « l’est-anatolien », quand un journaliste (ou un élu, ou un syndicaliste…) se défend devant les tribunaux spéciaux dans sa langue maternelle, le procès-verbal s’orne de la mention « le prévenu s’exprime dans une langue inconnue ». Les Kurdes sont pourtant 15 millions en Turquie, près du quart de la population.

Il est vrai qu’ils parlent un bien étrange dialecte : ils utilisent des lettres inconnues dans l’alphabet turc, comme le « x », par exemple, ou le « w ». Ainsi, le « Newroz? », la fête du nouvel an kurde, doit-il s’orthographier « Nevroz » sous peine de poursuites judiciaires… Et les « Happy New Year » qui fleurissent en décembre dans les rues d’Istanbul ? Ah, ça, ce n’est pas pareil, c’est de l’anglais.

What a wonderful world (quel monde merveilleux) !

Elie, François et Gaël

Photo : F. Legeait


Pour des raisons de sécurité, les noms des personnes sont masqués.


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