Selma Irmak, députée kurde de Sirnak, libre après 5 années de détention

lundi 21 avril 2014
par  Amitiés kurdes de Bretagne

Née en 1971 à Kiziltepe (province de Mardin), Selma Irmak fait partie de ces femmes qui, très jeunes, commencent à militer dans les organisations étudiantes et au Centre culturel de Mésopotamie (MKM). Elle connaîtra la prison des 1994. Animatrice de l’Institut kurde d’Istanbul, elle adhère au HADEP, puis au DTP dont elle devient une des vice-présidentes. Elle est arrêtée, ainsi que nombre d’autres élus, deux semaines après les élections municipales de mars 2009 où elle s’était portée candidate et mise en détention. La victoire du parti kurde était une surprise intolérable pour le pouvoir turc. En juin 2011, elle est élue députée de Sirnak et exerce ses fonctions du fond de sa prison de Diyarbakir, alors qu’elle aurait dû bénéficier de l’immunité parlementaire. Avec Faisal Sarıyıldız, autre député de Sirnak incarcéré, elle lance en février 2012 la grande grève de la faim qui sera suivie par des centaines de détenus. Elle n’est libérée que le 4 janvier 2014, en même temps que quatre autres députés (Kemal Aktas, Faysal Sariyildiz, Ibrahim Ayhan et Gülser Yildirim). Par contre, la liberté est refusée à Hatip Dicle député de Diyarbakir, figure emblématique de la résistance kurde au Kurdistan comme Leyla Zana, auréolée du prix Sakharov, l’est en Europe. Il cumule déjà quinze années de détention.

La délégation a pu s’entretenir avec Selma Irmak, le soir des élections municipales, le 30 mars dernier à Sirnak.

« La prison est inhumaine, inacceptable »

Dans la prison pour femmes à Amed (Diyarbakir) il y a 4 cellules : 3 pour les détenues politiques et une pour les détenues de droit commun. La prison m‘a beaucoup affectée en tant que femme. Le dortoir dans lequel nous étions confinées était conçu pour 22 personnes, mais nous étions 48. Nous nous partagions un lit pour deux ou trois personnes. Certaines détenues dormaient par terre ou sur la table. La nourriture était mauvaise et dégoûtante (présence de cheveux, d’insectes…). Les malades étaient laissées sans soin. Les livres que nous recevions étaient parfois saisis. C’est la torture psychique qui était la plus importante et pour lutter contre elle on élargissait les murs de la prison avec notre esprit ! On discutait, on faisait des séances de lecture, des sketches… Il y avait un renforcement de la conscience politique. Des femmes illettrées ont appris à lire et à écrire. Nous donnions la parole à des femmes qui n’avaient pas l’habitude de parler en public et qui prenaient peu à peu confiance. A l’intérieur de la cellule collective, c’était « chez nous ». Il arrivait même que des gardiennes nous sollicitent pour les aider à régler leurs propres problèmes.

La justice est utilisée pour briser la résistance du peuple kurde

10 000 militants kurdes ont été arrêtés entre 2009 et 2011. 192 « présumés coupables », dont Selma Irmak, ont été présentés en octobre 2010 devant le tribunal pour être jugées ensemble. Le réquisitoire comportait 7 500 pages. Devant les juges, ils ont dit qu’ils voulaient se défendre dans leur langue. Refus du tribunal qui a fait noter au procès-verbal que les accusés parlaient dans une langue inconnue. Au bout de deux années de lutte le gouvernement est contraint de changer la loi : les détenus peuvent maintenant se défendre dans une autre langue que le turc, mais en payant un interprète. Nouveau refus des détenus de payer l’interprète au motif que ce sont les juges qui en ont besoin car ce sont eux qui prétendent ne pas comprendre le kurde.

Les députés élus ont été maintenus en détention, malgré leur immunité parlementaire, en toute illégalité. Ils n’ont donc pas été remplacés (sauf Hatip Dicle) et ont pu exercer leur mandat depuis la prison.

« Nous demandons l’autonomie démocratique »

Selma Irmak admet que la situation a évolué depuis 20 ans :

c’est le peuple kurde qui a obligé l’Etat turc à assouplir sa politique. Concernant le processus de paix engagé, le point le plus important est l’arrêt des affrontements, A partir de là, tous les autres problèmes peuvent être réglés. Abdullah Öcalan, n’est plus considéré comme un terroriste mais est désormais perçu comme un interlocuteur. C’est un signe de reconnaissance du peuple et de l’identité kurdes. La pratique de la langue et son enseignement devraient dès lors progresser. Nous voulons changer la constitution car elle est très nationaliste et non démocratique. Nous voulons que le Kurdistan devienne une région autonome. Cela prendra du temps, nous en avons conscience. Il faut faire tomber les préjugés par le dialogue.

Claire Lagarde
Yvan Tellier
André Métayer


Photo : François Legeait


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