Coups tordus et gesticulations : la Turquie est isolée

dimanche 21 octobre 2007
par  Amitiés kurdes de Bretagne

Le mitraillage d’un minibus du 29 septembre dernier à Hemka, sur la commune de Beytüşebap (province de Şirnak), avait été, malgré les protestations kurdes, immédiatement attribué aux « terroristes » du PKK? par les autorités turques, les média turcs et même la presse internationale. Seul,« Libé » émettait un doute : ne s’agirait-il pas plutôt d’une vengeance locale ou d’une provocation ?

L’hypothèse d’un « coup tordu » qui consiste à faire endosser par l’adversaire un méfait voulu, permis ou couvert, est avérée mais n’intéresse plus personne car l’objectif est atteint : l’opinion a condamné le PKK et a poussé le Parlement à la faute.

Les habitants de Hemka, qui avaient été chassés en 1993 pour avoir refusé de devenir protecteurs de village, n’avaient pu revenir qu’en 2004 après avoir accepté sous la contrainte de devenir protecteurs tout en se refusant à participer à toute opération. Les vrais protecteurs de villages, qui les avaient spoliés de leur terre, n’avaient pas bien accueilli ce retour et profitèrent d’un banal litige pour tendre cette embuscade faisant 12 morts et…. un survivant qui a tout raconté. L’armée, au vu des avantages qu’elle pouvait retirer de ce règlement de compte, a couvert les auteurs en faisant croire à une opération de représailles du PKK. Faute de trouver une alternative à la guerre, comme le réclame le groupe de députés kurdes DTP (Parti pour la Démocratie), le gouvernement turc et la majorité parlementaire « néo-islamiste » AKP? ont été contraints par l’Etat-major des armées, via les députés CHP? (nationalistes de gauche) et MHP (nationalistes d’extrême droite), à autoriser les forces militaires à entrer en Irak pour « traquer les séparatistes du PKK ».

L’opinion publique, chauffée à blanc par la presse et meurtrie par les pertes en vie humaines de soldats tués au combat, réclamait déjà une réaction. Le mitraillage de « civils » attribué au PKK est venu à point nommé : C.Q.F.D.

A., notre correspondant au Kurdistan irakien, ne semble pas particulièrement inquiet et ne croit pas vraiment à une attaque généralisée :

la Turquie n’en a pas, à elle seule, les moyens

et sans doute pas très envie. Tout d’abord il n’y a pas de rideau de fer entre les deux pays et des centaines de soldats turcs et quelques 150 véhicules blindés sont déjà présents depuis dix ans dans quatre bases dans le nord de l’Irak. Il faut, surtout, se rappeler que le plus gros investisseur étranger au Kurdistan irakien est turc : c’est la société holding OYAK, la « Mutuelle des Forces armées », présidée par un ancien militaire, employant 30.000 personnes, et dont le capital est constitué à partir des fonds de pensions des officiers turcs.

On ne peut pas dire non plus que la décision du Parlement turc ait vraiment séduit l’opinion régionale et internationale, hormis la Syrie, mais elle a renforcé la solidarité des Kurdes - des milliers de Kurdes ont manifesté à Erbil et à Dohouk « contre la menace turque » - des partis kurdes irakiens, PDK? et UPK?, et de leurs dirigeants : Barzani (Président de la région autonome du Kurdistan irakien) et Talabani (Président de l’Irak), ce dernier n’hésitant pas à contredire les déclarations de son premier ministre qui veut (mais en a-t-il les moyens ?) « éradiquer le PKK ». Le Koweït exhorte la Turquie à observer « le plus haut degré de retenue », alors que l’Iran, qui a cessé ses bombardements depuis 20 jours et a réouvert sa frontière avec l’Irak, exprime sa gêne dans une déclaration alambiquée.

La Maison Blanche a fait savoir « de manière très claire » à la Turquie qu’elle ne pensait pas

qu’il soit dans son intérêt d’envoyer des troupes en Irak,

et la Russie, de son côté, a déclaré

qu’une opération armée turque en Irak portera atteinte aux intérêts russes,

tandis que le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, demandait à la Turquie de chercher une solution « par le dialogue », et que le secrétaire général de l’OTAN, Jaap de Hoop Scheffer, invitait le président turc Abdullah Gül, « à faire preuve de retenue dans ce dossier ».

Que conclure ? Effet d’annonce pour contenter la vox populi avec quelques actions belliqueuses bien orchestrées par une presse complaisante ?

Ce n’est pas certain car la tentation de Kirkuk (avec ses richesses pétrolifères) est forte. L’objectif ne serait donc pas d’aller pourchasser les rebelles du PKK dans les montagnes du Kurdistan irakien lors d’opérations au succès aléatoire, mais de faire échec au référendum que les Kurdes comptent organiser pour le rattachement de Kirkuk à la région autonome du Kurdistan d’Irak et de s’inviter à la table des négociations, au risque de déstabiliser tout le Moyen-Orient.

On comprend mieux pourquoi les pays voisins et les grandes puissances, même la Chine, s’inquiètent.

Quelles négociations secrètes se cachent derrière les gesticulations des uns et des autres ?

La menace de la reconnaissance du génocide arménien par le Congrès américain et les menaces de rétorsion de la part de la Turquie sont-elles des cartes maîtresses dans la partie de poker menteur qui semble être engagée ?

En attendant, on peut constater avec regret que les espoirs mis dans l’ouverture, après les élections législatives et la constitution d’un groupe parlementaire kurde, s’estompent : 21 régions sont déclarées « zones de sécurité » par la Turquie et interdites aux civils, et cinq maires kurdes (Viranşehir, Kiziltepe, Silopi, Küçükdikili et Bağlar) qui rendaient visite à un maire emprisonné, ont été à leur tour arrêtés et conduits à la gendarmerie. Enfin, un tribunal stambouliote a décidé que Sebahat Tuncel, députée kurde DTP accusée de soutenir le PKK, ne pourrait pas bénéficier de son immunité parlementaire.

Faut-il voir là déjà les prémices d’une interdiction du parti kurde et l’arrestation de tous ses députés comme en 1993 ?

André Métayer

Rennes, le 19/10/2007


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