“Quelle connerie la guerre”

… Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d’acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n’est plus pareil et tout est abîmé
C’est une pluie de deuil terrible et désolée…

Jacques Prévert, “Paroles”, Gallimard, 1946 (extraits)

Unanime est la condamnation de l’agression de Poutine contre l’Ukraine exprimant le refus d’ajouter la guerre à la guerre, appelant au cessez le feu et exprimant la solidarité avec les Ukrainiens qui luttent contre l’agresseur et les pacifistes russes qui manifestent avec courage leur opposition à la guerre. “En France, les plus âgés voient ressurgir d’atroces images d’exode et de destructions. Les plus jeunes se demandent avec incrédulité s’ils devront un jour connaître dans leurs villes le son glaçant des sirènes d’alarme” écrit Philippe Boissonnat : “Unité, humanité, fermeté, sang-froid” sont les points cardinaux de la boussole européenne soulignés par l’éditorialiste d’Ouest-France (05/03/22).

Je me souviens bien sûr des années de guerre, l’occupation allemande, les exactions, les bombardements alliés, les restrictions, les privations, le marché noir, mais aussi des actions de solidarité et de résistance. Edgar Morin (“Réveillons-nous”, Denoël) qui croit en les capacités créatrices et de résistance à l’oppression d’une minorité qui, “tôt ou tard, réussit toujours à s’émanciper”, nous invite à la réflexion, avant l’engagement, avant l’indignation : “Il ne suffit ni de s’indigner ni de s’engager. Il faut savoir dans quel monde nous sommes”.

Cette réflexion m’amène, engagé aux côtés du peuple kurde pour la reconnaissance de ses droits, à constater une différence de traitement entre cette guerre, contenant certes des menaces planétaires et d’autres, comme celle menée par Erdoğan contre le peuple kurde, un peuple qu’on laisse tomber après l’avoir envoyé comme chair à canon pour arrêter le prétendu « Etat islamique » constituant, mais nous l’avons déjà oublié, un danger pour nos sociétés démocratiques.

Poutine-Erdoğan, même combat : deux dictateurs, un danger pour l’humanité

Notre stratégie “Paix au Kurdistan” exigeant l’ouverture de négociations pour une paix juste et durable est de plus en plus d’actualité. Le 12 novembre 2021 j’écrivais que passer de la guerre à la paix apparaît comme une évidence mais, pour y arriver, ce n’est pas aussi simple.

Faut-il encore avoir une vraie volonté politique pour y parvenir. Les Kurdes l’ont montrée à maintes reprises. Le dictateur Erdoğan se conduit comme le dictateur Poutine en emprisonnant des milliers d’opposants, sous des prétextes fallacieux et en conduisant une politique, nationaliste et expansionniste, dangereuse pour la paix dans le monde, sous le regard complaisant ou indifférent des grandes puissances au nom de la realpolitik. Cet “allié” peu fiable – il le montre y compris dans ce conflit russo-ukrainien – est pourtant en prise à des difficultés intérieures – économiques et politiques – propices à l’ouverture de négociations, pour peu qu’il y soit contraint par ces pays, dont la France, qui peuvent efficacement peser dans ce sens.

Pour la France, la solution à la question kurde est politique

“La France reste convaincue qu’une solution politique à la question kurde est la seule qui soit viable à long terme“ a écrit le 15 juillet dernier JY Le Drian, ministre des Affaires étrangères. Disons au ministre que nous sommes d’accord et exigeons qu’il passe des paroles aux actes, qu’il fasse pression sur Erdoğan pour le contraindre à ouvrir les négociations que les Kurdes appellent de leurs vœux depuis de nombreuses années. La France doit, pour rester crédible, envoyer certains signaux à Erdoğan pour éviter d’être dans l’obligation de prendre à l’encontre de la Turquie des sanctions, économiques et financières, à l’instar de celles qui sont prises en urgence contre la Russie.

Elle pourrait, ce qu’elle n’a jamais fait, s’entretenir avec le président de Kongra-Gel – la branche politique du PKK – le personnage politique le plus important des Kurdes encore en liberté dont la place est incontournable à la table d’une négociation qui discuterait d’une “solution viable à long terme”.

Elle pourrait, en levant le “secret-défense”, laisser la justice française faire toute la lumière sur l’assassinat à Paris, le 9 janvier 3013, de trois jeunes femmes kurdes par les services secrets turcs.

Elle pourrait exiger la libération de tous les détenus politiques en Turquie, à commencer par celle de Selahattin Demirtas, comme l’a demandé la Cour européenne des droits de l’homme.

Elle pourrait se souvenir des conclusions du Tribunal Permanent des Peuples statuant, lors d’une session les 15 et 16 mars 2018 à Paris, sur les violations présumées du droit international et du droit international humanitaire par la République de Turquie :

  1. La Turquie doit immédiatement mettre fin à toutes les opérations militaires menées par l’armée turque en Syrie et doit retirer ses troupes à l’intérieur des frontières nationales.
  2. La Turquie a l’obligation de rechercher et de punir les responsables des crimes de guerre constatés par le Tribunal Permanent des Peuples, commis dans le sud-est de l’Anatolie au cours de la période comprise entre 1er juin 2015 et le 31 janvier 2016.
  3. La Turquie doit restaurer les mécanismes de l’Etat de droit, libérer les magistrats et les journalistes encore détenus, rétablir dans leurs fonctions les enseignants et les magistrats (juges et procureurs) qui ont démissionné à partir de juillet 2016, restaurer la liberté de la presse et de l’information, mettre fin à l’état d’urgence et appliquer pleinement la Convention européenne des droits de l’homme.
  4. La Turquie doit proclamer la cessation immédiate de toute activité militaire et reprendre de bonne foi les négociations, en vue d’une solution pacifique au conflit, interrompue le 30 octobre 2014, et les conclure dans un délai raisonnable.

André Métayer