IRAN : le Kurdistan brûle-il encore et toujours ?

Dans l’actualité de la guerre autour du détroit d’Ormuz, la voix des Kurdes est aujourd’hui inaudible. Le Kurdistan brûle-il encore et toujours ? Nasim Kadirpoor répond à nos questions. Originaire de Baneh au Rojhelat (Kurdistan de l’Est, en Iran), Nasim vit depuis près de six ans exilée à Rennes. Journaliste et écrivaine, elle a présenté son livre, en juin dernier, à l’Espace Ouest-France : « Souvenez-vous… Le Kurdistan brûle encore et toujours » (paru aux éditions Hedna), et nous l’avions rencontrée à cette occasion. Le Kurdistan brûle, Nasim Kadirpoor témoigne Jin, Jiyan, Azadi” (“Femme, Vie, Liberté”) en marche – Amitiés kurdes de Bretagne

André Métayer : Dans le contexte actuel, alors que l’attention des médias mondiaux est tournée vers la guerre et les affrontements autour du détroit d’Ormuz, pourquoi la voix des Kurdes est-elle moins entendue, voire inaudible ?

Nasim Kadirpoor À mon avis, cette situation constitue l’une des grandes contradictions de la couverture médiatique de la guerre au Moyen-Orient. Chaque fois qu’une crise régionale prend une ampleur plus importante, l’attention des médias et des puissances internationales se concentre principalement sur les intérêts géopolitiques, la sécurité énergétique, le détroit d’Ormuz et la rivalité entre les États. Dans de telles circonstances, les peuples directement touchés par la guerre, la répression et l’instabilité sont souvent relégués au second plan.

Aujourd’hui également, la question kurde, au milieu des informations concernant la guerre en Iran et la crise du détroit d’Ormuz, reçoit moins d’attention qu’elle ne le mérite réellement. Pourtant, le peuple kurde n’est pas un simple spectateur de ces événements, mais fait partie intégrante de la réalité politique et humaine de l’Iran. Depuis des années, les Kurdes sont confrontés à la discrimination, à la répression politique ainsi qu’à des restrictions culturelles et linguistiques.

Nous ne devons pas oublier que le mouvement « Jin, Jiyan, Azadî », ou « Femme, Vie, Liberté », est né au Kurdistan après la mort de Jina Amini alors qu’elle était en détention, après avoir été arrêtée par la police des mœurs. Ce mouvement s’est ensuite transformé en un mouvement à l’échelle de l’Iran. Il a montré que la question kurde n’est pas simplement une question ethnique ou régionale, mais qu’elle est liée à la liberté, aux droits des femmes, à la démocratie et à l’avenir de l’ensemble de la population iranienne.

À mon avis, le silence autour du Kurdistan ne signifie pas seulement ignorer un peuple, mais aussi ignorer une partie essentielle de la réalité iranienne. La communauté internationale ne doit pas permettre que la voix du peuple kurde, en particulier en temps de guerre, soit étouffée par la rivalité entre les puissances régionales et internationales.

La guerre ne se limite pas aux affrontements militaires

A.M. : Le Kurdistan continue-t-il de brûler ?

N.K. : Oui. Même si l’intensité et la nature des affrontements peuvent varier d’une région à l’autre, le Kurdistan iranien reste confronté à l’insécurité, à une présence importante des forces de sécurité, aux pressions politiques et au risque d’une intensification des affrontements militaires.

Il faut comprendre que la guerre ne se limite pas aux bombardements et aux affrontements militaires directs. Lorsque les populations vivent dans un climat de peur et d’incertitude, que leurs libertés sont restreintes, que les militants politiques risquent d’être arrêtés et que les familles s’inquiètent pour la vie de leurs proches, la guerre continue d’une autre manière dans leur vie quotidienne.

Au cours des derniers mois, les affrontements régionaux et les attaques contre les positions des groupes d’opposition kurdes iraniens installés dans la région du Kurdistan irakien ont renforcé les inquiétudes concernant une extension de la crise. Dans les régions mêmes du Kurdistan iranien, le durcissement du climat sécuritaire et les pressions exercées sur la population rendent plus sérieux le risque de voir des civils touchés.

Cependant, la question du Kurdistan ne doit pas être examinée uniquement sous l’angle de la guerre et de la violence. Le Kurdistan est une société vivante, dotée d’une histoire, d’une culture, d’une langue, d’intellectuels, de femmes, de jeunes et de revendications politiques et sociales spécifiques. C’est un peuple qui veut vivre en sécurité, recevoir un enseignement dans sa propre langue, bénéficier de droits égaux et participer à la détermination de son propre destin politique.

Par conséquent, lorsque nous disons que le Kurdistan continue de brûler, nous ne faisons pas uniquement référence aux flammes de la guerre. Nous parlons également d’une situation dans laquelle les revendications de liberté d’une société continuent de se heurter aux pressions et à la répression.

La difficile convergence des luttes

A.M. : Comment s’organise la résistance iranienne, et plus particulièrement la résistance kurde ?

N.K. Pour répondre précisément à cette question, il faut distinguer les opposants politiques à la République islamique, les forces de résistance kurdes et les différents courants de l’opposition iranienne. Ces forces ne partagent pas toutes les mêmes opinions politiques, les mêmes méthodes de lutte ni les mêmes objectifs. Il ne faut donc pas généraliser la position d’un courant à l’ensemble des autres.

Malgré leurs différences, les partis et les courants politiques kurdes iraniens partagent certains points communs, notamment leur opposition à la République islamique et leur attachement aux droits politiques et nationaux des Kurdes. En février 2026, plusieurs partis kurdes iraniens ont également annoncé la formation d’une coalition des forces politiques du Kurdistan iranien. Toutefois, des questions et des divergences subsistent concernant les stratégies, le degré de coopération et la manière de poursuivre la lutte.

À mes yeux, la question essentielle est que la résistance kurde ne doit pas être définie uniquement dans le cadre des calculs militaires des puissances étrangères. L’expérience historique des Kurdes a montré que les puissances internationales peuvent soutenir leurs revendications à un moment donné, mais que ce soutien n’est pas nécessairement durable et qu’il est toujours lié aux intérêts et aux objectifs politiques de ces puissances.

C’est pourquoi l’avenir du Kurdistan ne peut pas être uniquement lié aux promesses de Washington, de Tel-Aviv ou de toute autre puissance étrangère. Les décisions concernant l’avenir du peuple kurde doivent reposer sur sa propre volonté, sur ses droits fondamentaux et sur la coopération avec les autres forces démocratiques d’Iran.

Je considère que la résistance politique et civile, la défense des droits de la population, la création d’une solidarité entre les forces opposées à l’autoritarisme et la présentation d’une vision claire d’un avenir démocratique revêtent une importance fondamentale. Même en temps de guerre, il faut distinguer la lutte pour la liberté du risque de se retrouver pris dans les rivalités militaires entre les puissances régionales.

Un avenir durable pour l’Iran ne sera possible que si aucun peuple ni aucun groupe n’est privé de droits égaux en raison de son identité ethnique, de sa langue, de son genre ou de ses convictions politiques.

Iran : un moment sensible et décisif

A.M. : Comment évaluez-vous la situation actuelle en Iran ?

N.K. À mon avis, la situation actuelle de l’Iran et du Kurdistan se trouve à un moment sensible et décisif. La guerre et les pressions extérieures peuvent modifier les équilibres politiques, mais elles ne garantissent pas, à elles seules, la liberté, la démocratie ou la justice. L’affaiblissement d’un gouvernement ne signifie pas nécessairement l’instauration d’un système libre et démocratique.

Le principal danger est que, au milieu des calculs militaires et des rivalités géopolitiques, les véritables revendications du peuple iranien, et en particulier celles du peuple kurde, soient une nouvelle fois ignorées. Si l’avenir de l’Iran se construit sans tenir compte des droits des peuples, de l’égalité entre les femmes et les hommes, de la liberté d’expression et de la participation démocratique, même de grands changements politiques risquent de conduire à la reproduction de la discrimination et de l’autoritarisme.

D’un autre côté, la société kurde possède une longue expérience de lutte pour la liberté et pour la préservation de son identité culturelle et linguistique. Cette expérience, conjuguée au rôle des femmes et des jeunes dans le mouvement « Femme, Vie, Liberté », montre que les aspirations à la liberté sont profondément enracinées au Kurdistan et qu’elles ne peuvent pas être considérées comme une simple réaction temporaire aux crises politiques.

Cependant, il ne faut pas faire preuve de naïveté concernant l’avenir. Les divergences entre les courants politiques kurdes, le risque d’extension de la guerre, les pressions sécuritaires et la possibilité que les puissances étrangères utilisent la question kurde à leurs propres fins constituent des obstacles sérieux.

Aucune paix durable possible sans la reconnaissance des diversités

A.M. : Quelles solutions pour sortir de cette situation ?

N.K. Pour sortir de cette situation, il est nécessaire de parvenir à une convergence politique, de clarifier les objectifs, de tenir compte des aspirations de la population et de créer des liens entre les revendications des Kurdes et le mouvement en faveur de la démocratie dans l’ensemble de l’Iran.

À mon avis, une solution durable ne réside ni dans l’imposition d’une volonté par le pouvoir central ni dans la transformation du Kurdistan en un terrain de rivalité entre les puissances étrangères. Elle réside dans la reconnaissance des droits du peuple et dans la possibilité qui lui est donnée de décider librement de son avenir.

En tant que femme kurde, écrivaine et journaliste, je considère qu’aucune paix durable n’est possible sans justice, et qu’aucune véritable démocratie ne peut exister sans la reconnaissance de la diversité nationale, culturelle et linguistique.

Le monde ne doit pas regarder le Kurdistan uniquement lorsque le bruit des balles se fait entendre. Le Kurdistan doit également être vu et entendu en temps de paix, lorsque sa population parle de liberté, d’égalité, de sécurité et du droit à l’autodétermination.

Aujourd’hui, plus que jamais, il est indispensable que la voix du peuple kurde soit entendue dans les médias internationaux, non seulement en tant que victime de la guerre, mais aussi en tant que peuple qui s’efforce de construire un avenir libre, démocratique et juste.

Les sous titres sont de la rédaction

Photos :
Gaël Le NY (Nasim Kadirpoor)
Yvan Tellier (Howraman au Rojhelat)