Analyses & points de vue

La liberté d’expression, objet d’un marchandage européen : Roj-TV, condamnée a minima, est autorisée à continuer à émettre

“Au lever du soleil (Roj en kurde), Roj TV continuera, tous les matins à vous dire la vérité et à chanter les chansons dans des langues interdites”, conclut le communiqué de cette chaine de télévision kurde en exil qui prend acte du verdict prononcé par la justice danoise condamnant les deux sociétés support à 8 000 euros d’amendes pour collusion avec le PKK, sans pour autant ordonner une saisie sur les comptes, ni sur le matériel, comme le réclamait le représentant du gouvernement danois. Bien plus, et c’est en soi une grande victoire pour tous ceux qui défendent la cause kurde et la liberté d’expression, ” la Cour n’a pas suivi les réquisitions du parquet sur le retrait de l’autorisation d’émettre”.

Ce n’est pas la première tentative de faire taire la voix du peuple kurde qui dérange tant les plans de la Turquie, qu’elle fut kémaliste hier ou qu’elle soit islamo-conservatrice aujourd’hui. Med-TV, créée en 1994, a été interdite en 1999 par les autorités anglaises, tandis que les émissions de Medya-TV qui avaient pris le relais étaient interdites par la France en 2004. En mars 2004 la licence danoise a permis à Roj-TV de prendre la suite, au grand dam de la Turquie qui a usé de son pouvoir de nuisance en bloquant une institution comme l’OTAN dont elle est un membre influent – l’armée turque est la 2ème en effectif après l’armée américaine. Il a fallu que les pays de l’OTAN, les Etats-Unis en tête, négocient avec la Turquie qui menaçait, lors du sommet de l’OTAN en avril 2009, de poser son veto à la nomination de l’ancien premier ministre danois, Anders Fogh Rasmussen, au poste très stratégique de secrétaire général, le deal étant la fermeture du Roj-TV.

La pression a été maximale, notamment de la part du département d’Etat américain, comme l’a révélé Wikileaks et le gouvernement danois a fini par céder. La Turquie a obtenu une condamnation de principe, assortie d’une amende, mais le tribunal s’est refusé d’aller plus loin, “[ne trouvant pas] de motif légal pour prononcer la révocation de la licence de la chaîne et la saisie des biens”.

C’est donc une victoire turque à la Pyrrhus, qui permet à la chaîne kurde de continuer d’émettre : les vrais gagnants sont la liberté d’expression et le combat d’un peuple pour la défense de ses droits.

André Métayer