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Le COVID-19 n’arrête pas la répression en Turquie : 3 députés jetés en prison

Leyla Güven, députée HDP de Hakkari, Musa Farisoğulları, député HDP de Diyarbakir, Enis Berberoğlu, député CHP d’Istanbul, ont été interpellés et conduits directement en prison le 4 juin dernier, quelques heures après la révocation de leurs mandats de parlementaires par la Grande Assemblée de Turquie (Parlement), dominée par le parti AKP aux ordres du président Erdoğan.

Cette levée de l’immunité parlementaire a rendu exécutoire la décision du 24 septembre 2019 de la Cour d’appel qui confirmait les peines de prison de neuf ans pour Musa Farisoğulları et six ans pour Leyla Güven. L’objectif a été atteint, le parquet de Diyarbakir lançant immédiatement un mandat d’arrêt contre les deux députés, de même contre Enis Berberoğlu, ancien journaliste, député, vice-président du CHP chargé des relations publiques et de l’information.

Enis Berberoğlu

Enis Berberoğlu a été condamné en février 2018 à cinq ans et dix mois de prison pour avoir transmis à la presse une vidéo montrant des camions des services secrets turcs (MIT) livrant des armes destinées à des combattants islamistes en Syrie. La Cour de cassation, au vu de son immunité parlementaire, avait ordonné en septembre sa libération, tout en confirmant cette peine. Mais le président Erdoğan, qui avait laissé éclater sa colère après la publication de cette vidéo par Cumhuriyet, n’allait pas en rester là. La majorité parlementaire s’exécuta au grand dam du vice-président du groupe parlementaire CHP, Engin Altay, qui cria vainement au “coup d’État contre le Parlement” soulevant, dans le tumulte général, une objection, celle de l’inconstitutionnalité des révocations.

Musa Farisoğulları

Musa Farisoğulları a été arrêté sur la route alors qu’il se dirigeait vers Ankara. Le député de Diyarbakir a déjà connu la prison en 2009, alors qu’il dirigeait la section provinciale de Diyarbakir du parti pro-kurde de l’époque, le DTP. Il faisait partie des 51 personnalités conduites à la prison de Diyarbakir après une rafle organisée simultanément dans 15 régions dans les rangs du DTP, soupçonné d’avoir les liens avec le PKK. Musa Farisoğulları, originaire de Bingöl, élu député en 2018, participait activement aux travaux parlementaires en tant que membre de la Commission de l’industrie, du commerce et de l’énergie.

Leyla Güven

Leyla Güven a prononcé ces simples mots lors de son arrestation à son domicile à Diyarbakir : “Berxwedan jiyan e” (la Résistance, c’est la vie). Ex co-maire de Viranşehir et membre du Congrès des Pouvoirs locaux et régionaux du Conseil de l’Europe, c’est une grande figure de la résistance kurde qui retourne en prison. Comme Musa Farisoğullari, elle connut la prison en 2009, arrêtée comme lui dans la rafle organisée contre les dirigeants du DTP. Elle y resta 4 ans. Elle retourna en prison en janvier 2018 pour purger une peine de 6 ans et 3 mois d’emprisonnement. Elle fut remise en liberté conditionnelle en janvier 2019 avec une interdiction de quitter le territoire, après avoir pris la tête d’une grève de la faim, exceptionnelle par son ampleur et sa durée, qui commença le 8 novembre 2018 à la prison de Diyarbakir.

La colère de Meral Danış Beştaş, vice-présidente du groupe parlementaire HDP

A l’annonce de la destitution de ses collègues députés par le groupe AKP détenant la majorité absolue au parlement de Turquie, Meral Danış Beştaş, députée de Siirt, a protesté véhémentement au nom du HDP, contre ce qu’elle a appelé un coup d’Etat permanent, car chacun sait que c’est le Président qui dicte ses ordres à tous les corps constitués :

vous cherchez à légitimer une nouvelle illégalité d’un gouvernement pro-coup d’État. Le système judiciaire est ubuesque. Leyla Güven et Musa Farisoğulları ont été condamnés à des peines de prison par des juges qui sont aujourd’hui en détention, condamnés à la prison à vie, dans le cadre de l’affaire FETÖ1.

Ces nouvelles arrestations sont le signe avant-coureur d’une répression accrue

Feleknas Uca et Hişyar Özsoy, porte-paroles de la commission des affaires étrangères du HDP, rappellent qu’en novembre 2016 les coprésidents du HDP, Selahattin Demirtaş et Figen Yüksekdağ, ont été arrêtés en compagnie et plusieurs autres députés et qu’avec ces nouvelles arrestations, le nombre de députés en prison est passé à 10 (9 députés HDP et 1 CHP). Ils rappellent également que les attaques illégales du gouvernement ne sont pas simplement dirigées contre la démocratie parlementaire :

le gouvernement turc a également illégalement destitué les co-maires du HDP dans les provinces kurdes et les a remplacés par des «gouverneurs-administrateurs» nommés. Depuis les élections locales du 31 mars 2019, ce sont 45 municipalités sur 65 qui ont été destituées. En outre, 6 co-maires du HDP ont vu leur élection invalidée au motif qu’ils avaient auparavant été démis de leurs fonctions par décret, dans le cadre de l’Etat d’urgence. Au 5 juin 2020, 21 co-maires du HDP élus en mars 2019 et au moins 27 maires kurdes élus aux élections locales de 2014 étaient toujours derrière les barreaux. Ces nouvelles arrestations sont le signe avant-coureur d’une répression accrue de l’État alors que le pays s’enfonce dans une crise économique dévastatrice et dans une instabilité politique, le tout dans des conditions de pandémie. Le HDP s’opposera à cette agression gouvernementale, qui vise l’élimination totale de l’opposition démocratique, en promouvant une lutte démocratique plus organisée et plus résistante.

André Métayer

Notes
  1. Fetullahçı Terör Örgütü (“organisation terroriste fetullahiste”) est le nom donné par Erdoğan à la Confrérie de Fethullah Gülen (Gülen Cemaati), tenue comme organisatrice du coup d’Etat raté de juillet 2016. L’affaire FETÖ fait référence à l’épuration à grande échelle menée dans les milieux administratifs, judiciaires, militaires, journalistiques, de l’enseignement, de la santé, de la police, jetant en prison des centaines de suspects d’appartenance au réseau.[]