Qu’il est dur de faire la paix

Turquie : une loi historique pour réintégrer des milliers de combattants du PKK, titre Cléo Labeye, dans l’Humanité du 11 août 2026. (une lecture que nous suggère André Cloutier, adhérent québécois d’AKB).

’Après plus de quatre décennies de conflit entre l’État turc et la guérilla kurde, les députés ont adopté ce lundi 10 août une loi encadrant le retour à la vie civile d’un certain nombre de membres du Parti des travailleurs du Kurdistan ayant renoncé à la lutte armée’’. Un enthousiasme, néanmoins modéré pour ’’un texte historique inédit, laissant de côté les revendications politiques du mouvement kurde ainsi que le sort de leur leader, Abdullah Öcalan’’.

Déjà, le 29 juin 2026, répondant à Cléo Labeye, Ayşe Serra Bucak, co-maire de Diyarbakir et membre du parti pro-kurde DEM, tout en notant que le processus de paix n’était pas encore institutionnalisé, estimait que son horizon suffisait déjà à modifier les marges d’action et ‘’rendait possibles des initiatives qui, auparavant, étaient très limitées voire impossible’’. Elle affichait clairement ses ambitions : ‘’ Notre ville Diyarbakir peut devenir la capitale de la paix’’. Le jumelage avec la ville de Rennes peut s’inscrire dans cette perspective.

Mais comme titre ‘’Le Monde’’ du 11 août 2026, ‘’En Turquie, la loi sur le désarmement du PKK ne règle pas la question kurde’’. Céline Pierre-Magnan fait cette remarque importante: ‘’ Le Parlement turc a adopté, lundi, une loi-cadre ouvrant la voie à la libération de plusieurs milliers de combattants et cadres du Parti des travailleurs du Kurdistan. Mais son approche sécuritaire ignore les revendications politiques du mouvement kurde et laisse en suspens le sort de leur leader, Abdullah Öcalan, en détention depuis 1999’’.

Oui cette loi-cadre appelle des compléments et des décrets d’application. ‘’ il y aura d’autres lois qui seront approuvées dans les mois prochains’’ note une source bien informée, ‘’Il y a un comité mixte qui contrôle l’ensemble du processus. Des résultats effectifs avec les libérations des détenus politiques sont attendus dans les deux mois’’.

’Le tour de force est indiscutable. Rédiger douze articles censés mettre fin à la vieille guérilla kurde, et trouver une majorité de députés pour adopter une loi visant à « renforcer la solidarité nationale et la cohésion sociale » – c’est son nom – aurait été impensable il y a encore quelques années en Turquie’’, écritThomas Guichard, dans ‘’La Croix’’, qui note, néanmoins, en passant, que cet accord ‘’solidifie encore plus le régime du président turc Recep Tayyip Erdoğan’’.

Oui le tour de force est indiscutable, en cette période bouleversée, où s’enlisent les pourparlers de paix en Ukraine, à Gaza, au Liban et autour du détroit d’Ormuz… Les Kurdes peuvent en être fiers, le président turc Recep Tayyip Erdoğan, aussi.

Bruno Ripoche (Ouest-France 11/08/2026) surenchérit : ‘’Cette fois, pas de doute : une étape majeure a été franchie, lundi soir, à Ankara, dans la résolution du conflit qui a déchiré le sud-est du pays à majorité kurde pendant quatre décennies, faisant au moins 50 000 morts depuis 1984. Une énorme majorité de 468 députés sur 562, mêlant majorité et opposition, a adopté une loi-cadre permettant le retour à la vie civile de milliers de combattants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Cette organisation marxiste-léniniste a longtemps combattu pour l’indépendance, puis l’autonomie de la minorité kurde, qui pèse environ 20 % de la population turque. Cette loi découle d’un processus de paix de près de deux ans, depuis qu’en octobre 2024 le chef de l’extrême droite turque Devlet Bahçeli, un allié du Président Recep Tayyip Erdoğan, a spectaculairement tendu la main à Abdullah Öcalan, le fondateur de la guérilla capturé en 1999 et détenu depuis’’.

Ce processus de paix est ardu mais tout est possible

Mais, ne nous trompons pas : Tout le monde parle de désarmement mais, derrière les sourires et les accolades, chacun garde un doigt sur la gâchette. Tout est possible, le pire comme le moins mauvais dans l’attente d’une paix juste et durable à la quelle aspirent tout le peuple kurde, ses dirigeants et cadres politiques, ses combattants, ses prisonniers politiques, ses militants associatifs et culturels, et, en premier lieu, leur leader, Abdullah Öcalan. Mais reconnaissons que les négociations passées n’ont jamais atteint ce niveau et que la perspective d’une ‘’paix juste et durable’’ devient crédible.

Le pion imprenable

Dans ce jeu complexe, l’Etat turc joue une grosse partie, mais n’a pas toutes les cartes en main. Les Kurdes sont comme dans une combinaison bien connue des joueurs d’échecs : ” le pion imprenable”, cette pièce, cernée de toute part, est isolée, attaquable, prenable mais le joueur qui l’élimine perd la partie.

Autrement dit, aujourd’hui, les partis de gouvernement, hostiles aux Kurdes, ont besoin de s’en faire des alliés ou du moins de les neutraliser, à défaut de pouvoir les anéantir. Le CHP, laïc et nationaliste, principal parti d’opposition, a aussi besoin des voix kurdes. Les ambitions régionales et internationales de la Turquie ont besoin d’une paix durable avec les Kurdes. 

Personne n’est naïf, mais les intérêts, même contradictoires, des uns et des autres rendent possibles des accords ‘’historiques’’ en faveur de la reconnaissance du peuple kurde, de ses droits politiques et culturels. La reconnaissance de la langue kurde comme langue officielle est posée. Le Président Recep Tayyip Erdoğan a la chance d’avoir en face de lui, en la personne d’Abdullah Öcalan, un négociateur charismatique qui a la confiance de tout un peuple. Saisira-t-il cette chance ? Les Kurdes ont leur ‘’Mandela’’. Erdoğan sera-t-il le Klerk d’une Turquie qui aura ‘’renforcé la solidarité nationale et la cohésion sociale’’ ?

André Métayer