Délégations AKB au Kurdistan

L’ordre règne à Diyarbakir : les militants politiques kurdes ont le choix entre la prison, l’exil ou la clandestinité

C’était en 1831, l’armée du tsar russe forte de 115 000 hommes venait d’écraser la révolte polonaise et une répression féroce s’abattait sur le peuple polonais. Au même moment, à Paris, interrogé sur la situation à Varsovie par les députés de la Chambre, le ministre de la Guerre aurait prononcé cette phrase qui restera attachée à son nom : “l’ordre règne à Varsovie”.

La délégation des Amitiés kurdes de Bretagne, qui vient de rentrer de Turquie après avoir participé au Newroz à Diyarbakir et prolongé son périple jusqu’à Van en passant par Mardin, Midyat et Hasankeyf, fait ce terrible constat : “l’ordre règne à Diyarbakir”, une répression sans précédent, menée méthodiquement, ne laissant à tout opposant à la politique d’Erdoğan que le choix entre la prison, l’exil ou la clandestinité. Le travail de fond que nous menons depuis plus d’une vingtaine d’années nous permet de noter les différences notables dans les comportements : l’atmosphère a changé ; la fête du Newroz n’a pas donné lieu à une explosion de joie populaire comme les autres années, comment cela aurait pu être autrement, alors que même un foulard traditionnel au couleurs du Kurdistan, qu’aiment porter les femmes et les hommes kurdes, était immédiatement confisqué ? Les drapeaux à l’effigie d’Abdullah Öcalan étaient évidemment prohibés et les haut-parleurs étaient là pour rappeler les consignes. Le tout sous la haute surveillance des forces de sécurité omniprésentes. Les militants kurdes, encore en liberté, se cachent et n’acceptent de rencontrer les étrangers – plus rares que d’habitude, il faut aussi le souligner – qu’avec une certaine retenue, laissant parfois exprimer leur colère ou leur amertume : “pourquoi les Occidentaux tolèrent la répression qui s’abat sur nous ? Seules les montagnes sont nos amies”.

La répression dont personne ne parle

Nous ne rappellerons pas ici que des milliers de Kurdes sont détenus depuis des mois et que certains sont déjà condamnés à de lourdes peines, mais nous soulignerons que leur absence se fait lourdement sentir et prive de repères une population traumatisée par une répression implacable : la surveillance est constante, la délation est la règle et la suspicion omniprésente. Celui ou celle qui n’a pas connu la prison craint que son tour n’arrive et celui ou celle ayant perdu son emploi vit dans une très grande précarité qui le rend vulnérable. Il devient un paria privé des droits les plus élémentaires : travail, éducation santé. Les nouveaux responsables associatifs et politiques, qui ont le courage et la détermination des néophytes, sont en train de devenir des cadres aguerris – on grandit vite en temps de guerre, car il s’agit bien de cela : Erdoğan fait la guerre au peuple kurde, comme Bachar al Assad maltraite le sien. D’autres cadres ont choisi l’exil ou la clandestinité pour préparer “demain”. Le peuple se tait mais espère.

La Turquie n’est plus un pays de droit

Malgré cette situation, qui est bien évidemment connue des chancelleries et des médias, la Turquie est toujours considérée par les gouvernements européens comme un État de droit. Un État de droit est un État dans lequel “tous les individus et collectivités ont leurs activités déterminées et sanctionnées par le droit” (Camy, 2012). Un État n’est plus un Etat de droit quand l’arbitraire règne à tous les niveaux, quand les personnes dépositaires de l’autorité publique exercent leurs pouvoirs selon les directives d’un monarque tout puissant en dehors de toutes règles encadrées et limitées par le droit. Nous en sommes là : la Turquie n’est plus un Etat de droit, c’est un Etat policier. Les témoignages recueillis sonnent comme une rengaine : les personnes sont suivies, convoquées par la police, poursuivies pendant des mois, soumises à des contrôles arbitraires et certaines assignées à résidence ; on ne compte plus ceux et celles qui, militants ou simples citoyens, ont, par dénonciation calomnieuse, par vengeance politique ou délation antikurde, perdu leur emploi dans le secteur public mais aussi dans le privé. Pour la première fois, en vingt ans, des amis kurdes de longue date nous demandent d’interrompre les contacts, de ne plus mentionner leur nom ou tout autre indication qui pourraient les identifier.

Petit caillou dans la chaussure d’un homme en marche

Lors d’une émission exceptionnelle sur BFM TV/RMC et Médiapart de deux heures ½ d’entretien avec le Président de la République, dont une vingtaine de minutes consacrée au conflit syrien, le mot « kurde » n’a jamais été prononcé, ni par Jean-Jacques Bourdin (BFM TV/RMC), ni par Edwy Plenel (Médiapart) évitant ainsi au président Macron de s’expliquer sur la politique complaisante de la France envers la Turquie. On nous objectera que ce n’était pas le sujet, mais c’est bien là que le bât blesse. Si nous avons salué la réaction française stoppant les velléités d’Erdoğan de foncer sur Manbij, nous n’avons pas pour autant oublié le laisser-faire qui a permis au despote d’envahir la région d’Afrin. Si la question avait été posée au président Macron, il aurait bien fallu qu’il s’explique et qu’il s’explique aussi sur la question de l’Etat de droit en Turquie. Les Kurdes sont vraiment le petit caillou dans la chaussure d’un homme en marche. Ils sont gênants en Turquie mais, en même temps, on les utilise en première ligne au Rojava pour combattre les djihadistes de l’Etat islamique. Ils sont de ce côté de la frontière qualifiés de valeureux combattants, et, de l’autre, stigmatisés comme une “organisation terroriste que nous traitons comme telle, inscrite sur la liste européenne des groupes impliqués dans les actes de terrorisme et faisant l’objet de mesures restrictives” signe et persiste encore Jean-Yves Le Drian, Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, dans un courrier qu’il adressa récemment à un député de la majorité. Mais de quels actes “terroristes” parlez-vous, Monsieur le Ministre ? Comme vous, nous haïssons la guerre mais la grande hypocrisie est de renvoyer dos à dos les belligérants et d’oublier qui est l’agresseur. Les actes de guérilla sont considérés comme des actes “terroristes” quand ils sont commis dans un Etat de droit, ce qui n’est pas le cas quand il s’agit de la Turquie de RT Erdoğan. Savez–vous, Monsieur le Ministre, que tous les Kurdes qui s’expriment pacifiquement “notamment à travers les partis politiques”, que vous voulez clairement être distingués du PKK, sont accusés d’être “terroristes”, croupissent en prison, ou sont, pour les plus chanceux, en liberté surveillée, privés d’emploi ?

André Métayer